Chronique : L’arène numérique

Le Mali contemporain traverse une mutation sociologique sans précédent, où le clic a remplacé le palabre et où l’écran du smartphone est devenu le miroir, souvent déformant, d’une nation en quête de repères.

Dans cette arène numérique, la sociologie des mass média nous enseigne que le comportement des masses n’est plus une simple agrégation de volontés individuelles, mais le résultat d’effets d’immédiateté redoutables. Nous assistons aujourd’hui à un basculement brutal des postures et des opinions, dicté non plus par la réflexion profonde ou l’analyse des faits, mais par la force de frappe émotionnelle des réseaux sociaux. Au cœur de ce dispositif, une nouvelle figure de proue a émergé : le vidéomen, cet activiste du web dont le visage et la voix sont devenus aussi familiers aux Maliens de Bamako qu’à ceux de la diaspora parisienne ou new-yorkaise. Ces acteurs, qu’ils soient dans une posture de soutien aux institutions ou dans une opposition farouche, manipulent les leviers de la psychologie collective avec une efficacité qui devrait nous interroger sur la santé mentale et morale de notre espace public.

Le constat est amer car, malgré les tentatives louables des autorités judiciaires pour endiguer certains dérapages à travers le Pôle de lutte contre la cybercriminalité, les réseaux sociaux sont devenus un véritable problème de société au Mali. Ce qui devait être un outil de démocratisation de la parole et de lien entre la patrie et sa diaspora s’est transformé en un déversoir de passions tristes. La dépravation des mœurs et l’attentat à la pudeur y trouvent une résonance inquiétante, mais c’est surtout l’instrumentalisation de la haine qui frappe les esprits. Le mécanisme est presque toujours le même : une figure influente lance une diatribe, et instantanément, une masse d’internautes bascule dans une hostilité radicale ou une adulation aveugle. Cette volatilité de l’opinion, cette facilité avec laquelle on passe de l’estime au lynchage médiatique, témoigne d’une fragilité sociologique où le discernement s’efface devant le spectacle de la violence verbale. La masse ne réfléchit plus, elle réagit par réflexe pavlovien aux stimuli de ses leaders numériques.

Le phénomène des règlements de comptes personnels est sans doute la manifestation la plus sombre de cette dérive. Les insultes et les atteintes à l’honneur, à l’image et à la dignité de personnalités publiques ou de célébrités sont devenues le pain quotidien des plateformes numériques. On ne débat plus d’idées, on détruit des vies. En sociologie des médias, on analyse ce comportement comme une quête de catharsis par la foule, qui trouve dans l’humiliation d’autrui une forme de pouvoir illusoire. Certains vidéomen, conscients de ce mécanisme, entretiennent des feuilletons de haine pour maintenir leur audience et leur monétisation. Chaque « live » devient un tribunal populaire où les sentences tombent sans preuve, sans droit de réponse et sans aucune forme de pudeur. Cette mise en scène de la discorde fragilise le tissu social malien, traditionnellement fondé sur le respect de l’aîné et la retenue dans la parole. Aujourd’hui, la culture de l’immédiateté impose sa loi, et celui qui crie le plus fort ou insulte avec le plus de verve devient, aux yeux d’une masse déboussolée, un porteur de vérité factice.

Sur le plan juridique, l’arsenal malien s’est pourtant doté de dents d’acier pour répondre à ce chaos. La Loi n°2019-056 du 5 décembre 2019 relative à la cybercriminalité constitue le texte de référence. L’article 21 de cette loi est limpide : les injures proférées par le biais d’un système d’information sont sévèrement réprimées. Plus significatif encore, le nouveau Code pénal et le Code de procédure pénale renforcent la responsabilité pénale des acteurs du numérique. Désormais, la notion de « complicité » s’étend de manière technique : l’administrateur d’un groupe WhatsApp ou d’une page Facebook qui laisse diffuser des propos tombant sous le coup de la loi, sans modération immédiate, peut être poursuivi au même titre que l’auteur principal. La justice malienne intègre la doctrine de la « responsabilité du contenant » ; celui qui offre la plateforme de diffusion d’un crime ou d’un délit numérique en assume les conséquences légales. Les autorités judiciaires disposent également du pouvoir de demander le blocage de comptes et la saisie de matériel, marquant une volonté de ne plus laisser le champ libre à l’impunité, y compris pour ceux qui pensent être à l’abri derrière des serveurs étrangers.

Pour que les réseaux sociaux redeviennent un espace de construction et non de destruction, il est impératif que chaque internaute, du terroir ou d’ailleurs, reprenne conscience que derrière chaque écran, il y a une dignité humaine à préserver et une nation à bâtir. Le temps de la récréation numérique et de la dépravation érigée en système doit prendre fin pour laisser place à une citoyenneté responsable, ancrée dans la loi et la raison. Il est temps d’adopter une attitude totalement conforme à la Note de conformité de la Loi de 2019 définissant les compétence du Pôle de cybercriminalité et de s’intégrer aux innovations du nouveau Code pénal de 2024 concernant la responsabilité des administrateurs.

 

MKL

Source : L’Aube

Laisser un commentaire