Expansion du JNIM vers les pays côtiers : Une menace annoncée

La dynamique actuelle de la violence au Sahel confirme une évolution stratégique majeure : l’expansion progressive du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest.

Longtemps concentrée dans les zones rurales du Mali, du Burkina Faso et du Niger, cette coalition affiliée à Al-Qaïda transforme désormais le Sahel central en base arrière et plateforme de projection vers le Golfe de Guinée. Cette trajectoire n’est ni soudaine ni imprévisible. Dès 2020, j’alertais sur le caractère inéluctable de cette expansion, conséquence mécanique de la sanctuarisation progressive des groupes armés terroristes dans les espaces sahéliens fragilisés.

Fin janvier 2026, à Accra, les chefs d’État ouest-africains ont acté un renforcement de la coopération sécuritaire régionale. Cette initiative traduit une prise de conscience tardive mais nécessaire : la menace n’est plus périphérique, elle est désormais transversale.

La matérialisation d’un scénario annoncé

Dès 2020, mes analyses insistaient sur un point fondamental : les groupes djihadistes ne considèrent pas le Sahel comme une fin en soi, mais comme un espace de reconfiguration stratégique. Leur logique repose sur trois leviers : l’exploitation de la porosité frontalière ; l’enracinement dans les fractures communautaires ; la capitalisation sur les déficits de gouvernance.

Les données récentes confirment cette dynamique. Selon l’Indice mondial du terrorisme, le Sahel concentrait en 2025 plus de 50 % des décès liés au terrorisme dans le monde. Cette centralité fait mécaniquement des pays côtiers – Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Ghana – la nouvelle profondeur stratégique recherchée par les katibas du Jnim.

Lors d’une intervention au Conseil de sécurité des Nations unies, la représentante de la France a évoqué la « sanctuarisation du JNIM et de Daech au Sahel central et leur expansion territoriale vers les pays côtiers » comme un phénomène « extrêmement préoccupant ».

Cette expansion n’est pas uniquement militaire. Elle est aussi sociale, en exploitant frustrations et marginalisations ; économique, via les trafics et circuits financiers illicites ; idéologique, à travers la diffusion d’un narratif religieux instrumentalisé.

Des réponses régionales encore insuffisantes

Face à la montée du risque, les pays du front côtier tentent de structurer leur riposte. La conférence d’Accra a validé un renforcement du partage de renseignements ; l’étude d’accords de « poursuite immédiate » (hot pursuit) ; une coopération accrue sur la chaîne pénale.

Des programmes comme WACTA (Renforcement de la chaîne de justice pénale), soutenu par l’Union européenne, visent à harmoniser les cadres juridiques contre le financement du terrorisme.

Cependant, comme l’a rappelé le ministre mauritanien de la Défense, Hanana Ould Sidi, lors de la Conférence de Munich, l’action militaire ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’un traitement structurel des causes de la violence. Cette analyse rejoint directement mes travaux : le djihadisme prospère d’abord sur les failles de l’État.

 Cinq priorités stratégiques pour inverser la tendance

  1. Sortir du « tout-sécuritaire » : adopter l’approche 3D

La lutte antiterroriste doit intégrer la Défense, la Diplomatie et le Développement. Investir massivement dans les zones frontalières vulnérables (Nord Bénin, région des Savanes au Togo) en services publics de base – santé, éducation, eau, infrastructures – est un impératif. L’absence de l’État constitue le premier levier de recrutement des groupes extrémistes.

  1. Instituer une plateforme côtière de fusion du renseignement

Les pays du Golfe de Guinée doivent aller au-delà des accords bilatéraux ponctuels.

La création d’une cellule permanente de fusion et d’analyse du renseignement dédiée aux États côtiers (Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire), en coordination avec les pays sahéliens, permettrait : un partage en temps réel des mouvements des katibas ; le suivi des flux financiers criminels ; l’anticipation des infiltrations transfrontalières.

  1. Construire un « bouclier théologique »

La bataille est aussi idéologique. Les initiatives comme la Islamic Military Counter Terrorism Coalition (IMCTC), qui forme des leaders religieux à contrer les discours extrémistes, ou encore les programmes de formation de prédicatrices (mourchidates) développés au Sahel, doivent être amplifiées.

Les autorités religieuses et traditionnelles locales doivent être placées au cœur des stratégies de contre-radicalisation. La déconstruction du discours djihadiste est une condition de victoire durable.

  1. Sécuriser les espaces numériques et les flux financiers

Le financement du terrorisme s’est adapté aux nouvelles technologies : cryptomonnaies, plateformes numériques, transferts transfrontaliers dissimulés.

La conférence internationale « No Money for Terror », prévue à Paris en mai 2026, doit constituer une opportunité pour les États ouest-africains d’exiger : un meilleur partage de données financières ; une coopération renforcée avec les géants du numérique ; un encadrement plus strict des circuits financiers informels.

  1. Désenclaver économiquement les zones frontalières

L’expansion vers le sud répond aussi à une logique économique : contrôle des routes commerciales et des trafics.

Des projets transfrontaliers structurants (marchés, pistes rurales, centres de santé, interconnexions économiques) doivent relier durablement les régions septentrionales des pays côtiers à leurs capitales. L’insécurité prospère là où l’isolement économique alimente le sentiment d’abandon.

 Une menace multidimensionnelle, une réponse multidimensionnelle

Les alertes lancées depuis 2020 ne relèvent plus de la prospective. Elles décrivent une réalité tactique en cours.

L’élan de coopération amorcé à Accra est un signal positif, mais il demeure fragile. La lutte contre le JNIM ne se gagnera ni exclusivement par la force ni dans les seules enceintes diplomatiques. Elle se gagnera dans les territoires périphériques, là où l’État doit redevenir : protecteur ; prestataire de services ; garant de la promesse républicaine.

L’horloge tourne.

Face à une menace adaptative, la réponse doit être cohérente, inclusive et durable. C’est à cette condition que les pays côtiers pourront éviter que la ceinture sahélienne de l’instabilité ne se transforme en arc de déstabilisation du Golfe de Guinée.

Mohamed Abdellahi Elkhalil

Spécialiste des questions sociales et sécuritaires du Sahel – Écrivain

Source : Mali Tribune

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