L’enseignante à la Faculté des sciences administratives et politiques (Fsap), Mme Samaké Fatoumata H. Traoré, met en exergue les répercussions éventuelles de cette guerre sur la Confédération des états du Sahel. La directrice du Centre d’études pour l’équité et l’excellence (C2E-Nyetaa) recommande également la solidarité régionale, l’interconnexion électrique et l’industrialisation énergétique pour circonscrire la menace de flambée des prix à la pompe
Le conflit opposant les États-Unis d’Amérique-Israël et l’Iran entre dans sa quatrième semaine. Selon la directrice du C2E-Nyetaa, si cette guerre venait à s’embraser, le prix du litre de l’essence à la pompe pourrait augmenter forcément en Afrique, et particulièrement dans les pays de l’AES comme on le voit aujourd’hui en Europe. «Alors que le monde observe les tensions dans le détroit d’Ormuz- par où transite un tiers du pétrole mondial- sommes-nous prêts à payer le prix d’une guerre qui n’est pas la nôtre ?», s’interroge la doctorante Fatoumata H. Traoré. Selon elle, c’est une vulnérabilité qui ne dit pas son nom.
De son point de vue, nos pays sont aujourd’hui dans une situation de dépendance paradoxale. «Le Mali, par exemple, ne produit pas de pétrole et importe l’intégralité de sa consommation», souligne l’universitaire, ajoutant qu’au Niger, c’est le paradoxe de l’abondance. «Malgré des ressources en brut, l’absence de capacités de raffinage locales nous contraint à réimporter nos propres ressources sous forme de carburant à prix d’or», fait remarquer notre interlocutrice. En ce qui concerne le Burkina Faso, renchérit-elle, bien que le pays ait fait des efforts significatifs dans le solaire, il reste dépendant des importations pour environ 40% à 50% de son électricité, notamment via les interconnexions avec la Côte d’Ivoire et le Ghana.
La coordinatrice du Réseau stratégique des observateurs (Reso-AES) avertit que la crise énergétique peut se transformer très rapidement en crise alimentaire à cause du coût exorbitant du diesel (faisant fonctionner les matériels agricoles) et des engrais (dérivés du pétrole) qui menace directement la capacité de nos pays à nourrir leurs populations. L’experte en développement et genre poursuit que cette fragilité n’est pas qu’une statistique économique, précisant que c’est une taxe invisible qui pèse sur chaque foyer malien, burkinabè et nigérien.
«Quand le pétrole flambe, c’est le paysan qui ne peut faire tourner sa motopompe pour irriguer ses champs. C’est le transporteur qui voit ses marges de bénéfices s’évaporer. C’est, enfin, la mère de famille qui doit choisir entre nourrir ses enfants et payer leur scolarité à cause d’une inflation galopante», explique la doctorante. De son analyse, il ressort que le scénario du pire est évitable. «Si les prix du baril venaient à doubler demain, nos budgets nationaux exploseraient», relève la spécialiste en développement.
TROIS FRONTS– Pourtant, Mme Samaké Fatoumata H. Traoré est persuadée que cette crise peut et doit être le catalyseur de notre transformation. À l’entendre, le Sahel possède l’un des gisements solaires les plus importants au monde. La doctorante se demande pourquoi les États du Sahel continuent à dépendre de cargaisons lointaines pour irriguer nos terres et nourrir nos populations. Alors que la clé de notre indépendance brille au-dessus de nos têtes (le soleil).
Pour protéger les populations et garantir notre souveraineté, l’enseignante à la Fsap suggère d’agir sur trois fronts, à savoir la solidarité régionale, l’interconnexion électrique et l’industrialisation énergétique. Concernant le premier point, la juriste trouve qu’il faut une stratégie commune d’achat et de stockage de sécurité pour tenir au moins trois à six mois en cas de choc majeur. «Cela équivaudrait par exemple pour le Mali d’initier un projet d’installation d’un port sec à la frontière guinéenne pour stocker l’énergie», avance-t-elle comme solution à d’éventuelles crises. D’après elle, cela permettrait de sécuriser et réduire le trajet et d’acheminer plus vite et à moindre coût, les convois de carburant. S’agissant de l’interconnexion électrique, Mme Fatoumata H. Traoré conseille d’accélérer la création d’un marché commun de l’énergie (Banque d’énergie sahélienne) pour partager nos surplus et stabiliser nos réseaux.
Dans ce volet, la coordinatrice du Reso-AES développe que l’AES doit connecter ses réseaux électriques pour créer un marché commun de l’énergie, capable de sécuriser l’approvisionnement et de réduire les délestages. «Aujourd’hui, chaque pays affronte seul ses déficits de production. En interconnectant nos réseaux, l’électricité pourra circuler entre les États selon les besoins et le surplus produit dans un pays pourra immédiatement alimenter un autre en difficulté», explicite l’experte en développement.
Se prononçant sur l’industrialisation énergétique, notre interlocutrice déclare que le raffinage local au Niger et l’investissement massif dans des centrales solaires de grande échelle (plus de 1.000 MW) ne sont plus des options, mais des impératifs de sécurité nationale. Pour l’enseignante, cela contribuerait à l’accélération du processus de transition énergétique qui consiste à opter définitivement pour l’énergie propre (soleil, vent, gaz, déchets) et exploiter nos propres gisements pour ravitailler nos foyers. Elle recommande par exemple au Mali, une distribution envisageable à large échelle du gaz (cas des réserves de Bourankèbougou) pour ravitailler les familles, accélérer la modernisation et contribuer à la sauvegarde de l’environnement.
La directrice du C2E-Nyetaa argumente que l’énergie constitue le socle de notre économie, de notre stabilité sociale et de notre souveraineté. Elle rappelle que les crises de 2008 et de 2022 ont révélé une réalité préoccupante, attestant que nos États restent très vulnérables et disposent de peu de mécanismes pour absorber les chocs énergétiques. À ce propos, Mme Samaké Fatoumata H. Traoré dit sans ambages qu’il devient donc impératif pour les pays de l’AES de passer d’une gestion dans l’urgence à une véritable stratégie d’anticipation.
Namory KOUYATE
Source : L’Essor
