Humeur : Mali : les marchés, une histoire de flammes !

Dans la nuit d’hier, du 15 au 16 février 2026, le marché de Médine, à Bamako, s’est embrasé une fois encore. Les flammes ont dévoré les étals, avalé les tissus, tordu les tôles, réduit en cendres des années de labeur.

À l’aube, il ne restait que des silhouettes hagardes, des commerçants assis devant les décombres fumants, les yeux fixés sur ce qui, la veille encore, constituait leur unique capital.

Cette scène n’est pas nouvelle hélas. Elle se répète, obstinée, presque rituelle. Au Mali, les marchés brûlent avec une régularité tragique. Et chaque incendie semble à la fois accidentel, mais évitable, comme si le feu n’était que la conséquence logique d’un désordre très ancien que l’on refuse de regarder en face. Or, au Mali, le marché n’est pas seulement un lieu de commerce. Il est un carrefour social, un espace de sociabilité, un théâtre quotidien où se croisent les foules de paysans, de grossistes, de détaillants, de transporteurs, d’artisans, de ménagères, etc.

Le Grand Marché de Bamako, souvent appelé « marché rose », en est l’illustration la plus emblématique. Situé au centre de la capitale, il concentre depuis des décennies l’essentiel des échanges commerciaux urbains. Autour de lui gravitent pourtant d’autres pôles majeurs comme le marché de Médine, véritable poumon populaire. Mais ce cœur économique bat dans une architecture fragile. Les allées y sont étroites, les constructions généralement précaires, les installations électriques improvisées.

En réalité, comme dans nombre de domaines urbanistiques, le développement du commerce s’est fait plus vite que la planification urbaine. C’est dire que l’expansion a précédé l’organisation.

Une histoire de flammes répétées

Depuis l’indépendance, encore davantage durant les années 1990, et encore de nos jours, les incendies de marchés se succèdent. Le Grand Marché de Bamako a connu plusieurs sinistres majeurs. Des reconstructions ont été engagées, parfois modernisées, parfois inachevées. Pourtant, malgré ces efforts, le cycle semble se perpétuer.

À Kayes, à Sikasso, à Ségou, à Mopti, les marchés régionaux ont, eux aussi, payé leur tribut au feu. Chaque incendie suit le même scénario : court-circuit présumé, propagation rapide, intervention difficile des secours, pertes considérables, promesses de réhabilitation. Puis l’oubli ! Jusqu’au prochain drame.

L’incendie du marché de Médine, dans la nuit du 15 au 16 février 2026, s’inscrit dans cette continuité tragique. Encore une fois, des centaines de commerçants se retrouvent sans marchandises, sans trésorerie, sans espoir immédiat de redémarrer.

Les causes : un enchevêtrement de négligences

Il serait trop simple d’invoquer la fatalité. Les causes sont connues. Elles se répètent avec une constance presque pédagogique : l’anarchie électrique, l’absence de contrôle, la densité des produits inflammables.

Dans la majorité des cas, en effet, les premiers soupçons se portent sur les installations électriques. Branchement sauvage, multiprises surchargées, fils dénudés courant le long des planches, compteurs informels : l’électricité circule dans les marchés comme une sève incontrôlée.

Quant à l’absence de contrôle régulier, il transforme chaque étincelle en menace potentielle. Un court-circuit nocturne suffit. Et le feu trouve aussitôt de quoi se nourrir.

La densité inflammable concerne les tissus, plastiques, cartons, bois, bidons de carburant, bouteilles de gaz et de carburants : les marchés sont des concentrés de matières combustibles. Les étals s’imbriquent les uns dans les autres. Les stocks débordent des boutiques. La ventilation est quasi inexistante.

L’on comprend dès lors que quand l’incendie se déclare, il ne progresse pas : il bondit. L’urbanisation sans norme amplifie le désastre, car les allées sont trop étroites pour laisser passer les véhicules de secours. Les bouches d’incendie sont rares ou non fonctionnelles. Les extincteurs, lorsqu’ils existent, sont insuffisants. Naturellement, le feu profite de cette désorganisation structurelle.

Difficile d’achever l’énumération du coût humain et économique.

Derrière les chiffres, il y a des vies.

Au Mali, l’économie informelle représente une part considérable de l’activité nationale. Pour des milliers de familles, la boutique du marché constitue l’unique source de revenus. Elle finance, entre autres, la scolarité des enfants, les soins médicaux, les dépenses alimentaires quotidiennes.

Lorsqu’un marché brûle, ce ne sont pas seulement des marchandises qui disparaissent. Ce sont des équilibres familiaux qui s’effondrent.

L’endettement devient immédiat. Beaucoup de commerçants fonctionnent à crédit, avec des circuits financiers parallèles, sans assurance formelle. La perte du stock signifie l’impossibilité de rembourser. Les tensions sociales augmentent. Les prix des denrées montent, faute d’approvisionnement.

Ainsi, chaque incendie dépasse le cadre local : il fragilise l’économie urbaine et alimente un sentiment d’abandon, surtout en cette veille de Ramadan.

Dicko Seidina Oumar

 Journaliste – Historien- Ecrivain

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