C’est un séisme judiciaire qui a secoué le Mali ces derniers mois. En l’espace de quelques semaines, la Cour d’assises spéciale de Bamako et la chambre criminelle du pôle national économique et financier ont vidé deux des dossiers les plus emblématiques de la gouvernance sous l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK).
Entre l’affaire «Paramount-Embraer» et celle de l’acquisition controversée de l’avion présidentiel, le verdict est sans appel : l’État, sous la conduite des autorités de transition, affiche une intransigeance inédite dans la traque de certains anciens dignitaires accusés de dilapidation des deniers publics.
Trois mois après l’ouverture des débats du procès de l’affaire «Paramount-Embraer», le verdict est tombé le 27 mars 2026. L’ancien Premier ministre Boubou Cissé a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle. La même peine a été infligée à Tiéman Hubert Coulibaly (ex-ministre de la défense), Mamadou Igor Diarra (ancien ministre de l’Économie) et Babaly Bah (ex-directeur de la Banque Malienne de Solidarité, BMS) et Mamadou Lamine Diakité. Ils ont été reconnu coupable des faits de faux usage de faux, atteintes aux deniers publics. Tous, résidant actuellement en exil, ont été jugés par contumace.
Les juges ont également reconnu coupable de complicité Tiéna Coulibaly, autre ancien ministre de l’Économie, ainsi que plusieurs hauts gradés des Forces Armées Maliennes (FAMa), dont le gal Bemba Moussa Keita, gal Souleymane Bamba, gal Moustapha Drabo, Colonel Major Abdoul Wahab Touré, Abou Berthé, écopent de 7 de prison chacun.
En revanche, Mamadou Nampala Traore, Nouhoum Dabitao, Bougadaly Bah, Mamourou Togo, Mahamane Touré, Aminata Doho et Mahamadou Kiné, ont été déclarées non coupables. Par conséquent, ont été acquittés des accusations de complicité de faux, usage de faux, d’atteintes aux deniers publics et de blanchiment de capitaux.
Par ailleurs, les accusés Boubou Cissé, Tiéman Hubert Coulibaly, Mamadou dit Igor Diarra, Tiena Coulibaly, Babaly Bah, Mamadou lamine Diakité, Bemba Moussa Keita, Souleymane Bamba, Abdoul Wahab Touré, Moustapha Drabo, Abou Berthé, ont été condamnés solidairement à payer la somme de 3, 747 milliards Fcfa (indiqués comme le montant non justifié sur les 11 milliards) et 2 milliards Fcfa de dommages et intéret. Apres ce verdict, les condamnés disposent du droit de recours. De ce fait, ils peuvent attaquer cette décision devant la cour suprême.
Des faits remontant à 2015
L’affaire trouve son origine dans la Loi d’orientation et de programmation militaire (LOPM) de 2015. Face à la dégradation de la situation sécuritaire, l’État malien signe un contrat d’environ 60 millions de dollars avec les sociétés sud-africaine Paramount et brésilienne Embraer. L’accord portait sur l’achat de véhicules blindés, de pièces détachées et la remise en état de deux appareils de l’armée de l’air.
Très vite, des soupçons de surfacturation, d’irrégularités dans les procédures d’attribution et de détournements via la BMS émergent. Boubou Cissé, nommé à la tête du ministère de l’Économie et des Finances en 2016, hérite du dossier. Après le coup d’État de 2020, les audits commandités par les nouvelles autorités mettent au jour des «irrégularités majeures», ouvrant la voie à des mandats d’arrêt internationaux émis en juillet 2022.
À l’audience, le ministère public avait requis la perpétuité contre les principaux accusés en exil. Si les peines prononcées sont lourdes, elles marquent surtout une rupture : pour la première fois, un ancien chef du gouvernement est condamné à une peine aussi sévère pour des faits de corruption.
Affaire de l’avion présidentiel : 10 ans ferme pour l’ex-ministre Fily Sissoko
Le 8 juillet 2025, la Cour d’assises spéciale de Bamako avait mis un point final à un autre volet sensible : l’achat opaque du Boeing 737 présidentiel et d’équipements militaires connexes. Après huit semaines de procès, le jugement a frappé l’ancienne ministre de l’Économie et des Finances, Bouaré Fily Sissoko, condamnée à 10 ans de prison ferme et 500 000 FCFA d’amende pour «faux et atteinte aux biens publics».
Son coaccusé, Nouhoum Dabitao, écope de 7 ans de prison, 300 000 FCFA d’amende, et devra verser 2 milliards de FCFA de dommages et intérêts à l’État. En revanche, Mahamadou Camara et Moustapha Drabo ont été acquittés et libérés.
Mais c’est le sort réservé aux absents qui frappe le plus. Sidi Mohamed Kagnassy, Nouhoum Kouma, Amadou Kouma, Soumaila Diaby et Moustapha Ben Barka ont été condamnés par contumace à la prison à perpétuité pour corruption et favoritisme.
Un achat sous pression et des remboursements colossaux
Ce dossier, qui date de 2014, avait provoqué un véritable scandale politico-financier. L’acquisition de gré à gré du Boeing 737 et d’équipements militaires, pour un montant de plus de 20 milliards de FCFA, s’était faite sans inscription budgétaire initiale, entraînant un gel des aides du Fonds Monétaire International (FMI) à l’époque.
Outre les peines d’emprisonnement, la Cour a ordonné des remboursements massifs. Plusieurs accusés ont été déclarés solidairement responsables et devront restituer à l’État malien plus de 42 milliards de FCFA. Fily Sissoko, Ben Barka et d’autres devront s’acquitter de tranches successives de 3, 8, 26 et 3 milliards de FCFA.
Une volonté politique affirmée
La concomitance de ces deux verdicts – à trois mois d’intervalle – envoie un signal puissant. L’exécutif de transition, dirigé par le Général Assimi Goïta, transforme en actes judiciaires ses déclarations de principe.
«La lutte contre la délinquance économique et financière, la corruption et l’impunité n’est pas une option, elle s’impose comme un devoir. […] Nul n’est au-dessus de la loi, et l’argent indûment soustrait à la nation doit obligatoirement revenir à la nation», avait prévenu le chef de l’État dans son discours du 31 décembre 2024.
Avec des peines allant jusqu’à la perpétuité par contumace et des réparations financières qui se chiffrent en dizaines de milliards de francs CFA, la justice malienne semble avoir pris le contrepied des années d’impunité souvent dénoncées sous l’ère IBK.
Pour les observateurs, si ces procès illustrent la fermeté des nouvelles autorités, ils posent aussi la question de l’effectivité des peines pour les principaux condamnés vivant à l’étranger. Des mandats d’arrêt internationaux ont été émis, mais leur exécution dépendra désormais de la coopération judiciaire avec les pays d’accueil des exilés.
Dans l’immédiat, pour les Maliens qui ont suivi ces audiences publiques, c’est le sentiment que «le droit a prévalu», selon les termes du parquet, qui domine. Reste à savoir si ces condamnations historiques marquent le début d’une ère d’assainissement durable des finances publiques ou si elles resteront un symbole fort mais isolé dans la quête de justice transitionnelle.
M. SANOGO
Source : L’Aube
