L’échec du coup d’état au Bénin : ● Symptôme d’une démocratie condamnée au silence ● De l’exil parisien à la tentation de la force…

Le Bénin, autrefois fier berceau de la démocratie en Afrique de l’Ouest, vit aujourd’hui à l’ombre de ses propres ambitions.

L’histoire de son président, Patrice Talon, est celle d’une ascension fulgurante: du puissant magnat du coton, contraint à l’exil à Paris suite à ses dissensions avec son ancien allié Boni Yayi, il est revenu en sauveur en 2016 pour promettre un «Nouveau Départ». Mais derrière les façades scintillantes des infrastructures modernisées et des trésors royaux retrouvés, une autre histoire s’est écrite, celle d’un verrouillage politique implacable. La mise au pas de l’opposition, l’emprisonnement de figures emblématiques comme Reckya Madougou et Joël Aïvo par la Cour de Répression des Infractions Économiques et du Terrorisme (CRIET), ont créé une tension irrespirable.

Ce cocktail explosif de prospérité économique et de répression politique a finalement fissuré l’édifice républicain, culminant dans la tentative de coup d’État du dimanche 07 décembre 2025, rappel brutal que sans liberté, même le développement peut mener au chaos.

 Le duel qui a changé la République-Yayi, Talon et l’exil

L’histoire moderne du Bénin sous Talon est indissociable de sa rupture avec son prédécesseur, Thomas Boni Yayi.

  • L’ascension et la chute: Proche financier et ami politique de Boni Yayi, Patrice Talon a fait fortune dans la filière cotonnière et la gestion du Port de Cotonou. Cette proximité a basculé en confrontation ouverte en 2012, lorsque Talon fut accusé d’avoir fomenté un complot pour empoisonner le président.
  • L’exil et le retour du Magnat: Contraint à l’exil à Paris, Talon y a mené une contre-offensive politique. Son retour en 2014, suite à une grâce présidentielle controversée, l’a catapulté candidat. Il a remporté l’élection de 2016, marquant le début d’une nouvelle ère.
  • La rupture idéologique: L’arrivée de Talon a initié une gouvernance axée sur le pragmatisme économique et la réduction du champ politique, s’éloignant de la tradition démocratique pluraliste du Bénin post-Conférence nationale de 1990.

La main de fer-élimination politique et emprisonnements

Dès son arrivée, le régime Talon a entrepris de redessiner le paysage politique, le rendant hostile à toute opposition significative.

  • Le verrouillage électoral: La réforme des lois électorales, notamment l’introduction de l’obligation de parrainage pour les candidatures, a effectivement neutralisé l’opposition lors des législatives de 2019 et de la présidentielle de 2021, transformant les scrutins en plébiscites.
  • L’arme judiciaire: La création de la Cour de Répression des Infractions Économiques et du Terrorisme (CRIET) est devenue le symbole de la répression. Officiellement destinée à lutter contre les crimes graves, elle est largement perçue comme un instrument pour museler les voix dissidentes.
  • Les victimes emblématiques:

– Reckya Madougou, figure de l’opposition, fut condamnée à vingt (20) ans de prison pour «complicité d’actes terroristes».

– Joël Aïvo, constitutionnaliste de renom et opposant, fut condamné à dix (10) ans de prison pour «complot contre l’autorité de l’État».

  • Les conséquences: Ces condamnations ont engendré l’exil de nombreux opposants et ont provoqué une vague de critiques acerbes de la part des organisations de défense des Droits de l’Homme et des partenaires internationaux (États-Unis, UE).

Le paradoxe de la prospérité contre libertés

Le pouvoir Talon a basé sa légitimité sur des résultats économiques concrets, créant un dilemme moral et politique pour la population.

  • Le «Nouveau Départ» et les réformes: Le gouvernement a mené des réformes structurelles axées sur la privatisation, la modernisation du Port de Cotonou, et l’amélioration du climat des affaires.
  • Les succès: L’État a enregistré des succès majeurs, notamment la relance spectaculaire de la filière coton, qui a propulsé le Bénin parmi les leaders africains. De vastes investissements dans les infrastructures, le numérique et la valorisation du patrimoine (comme la restitution des Trésors d’Abomey) ont été visibles.
  • Le dilemme: Une partie de la population a soutenu l’efficacité et les acquis du régime, privilégiant la stabilité et le développement à tout prix. Ce succès économique a servi de justification politique au pouvoir pour maintenir la pression sur les libertés et l’opposition, établissant un dangereux précédent dans la région.

La fissure finale-la tentative de putsch du 07 décembre 2025

Le verrouillage politique, associé à l’absence de voies d’expression légitimes pour l’opposition, a créé une pression insoutenable qui a fini par se manifester par la violence militaire.

  • La chute de l’illusion: La tentative de coup d’État du dimanche 07 décembre 2025, menée par un groupe de militaires souhaitant mettre fin à la «dérive autoritaire», a brisé l’image de stabilité du Bénin.
  • Un symptôme politique: Plus qu’un simple incident, ce putsch avorté est l’aboutissement logique d’une crise politique étouffée.

L’incarcération des opposants et l’occlusion de l’espace démocratique ont conduit des factions armées à percevoir l’usage de la force comme l’ultime recours pour changer de régime.

  • Le rétablissement de l’ordre: La tentative a été rapidement déjouée par les forces loyalistes, mais le message est clair: le Bénin est désormais entré dans la zone de turbulences des régimes africains où les tensions politiques non résolues se transforment en menaces sécuritaires.

L’urgence d’une décrispation vraie

Le Bénin se trouve à un carrefour périlleux. Si les tentatives de dialogue (notamment entre Talon et Yayi) ont eu lieu, elles n’ont pas encore produit l’effet escompté: la libération des prisonniers politiques. La survie de la stabilité béninoise ne dépend plus seulement de la croissance économique, mais de la réouverture urgente et sincère de l’espace démocratique. L’ombre du 07 décembre 2025 planera sur Cotonou tant que les opposants ne seront pas libérés et que le pays n’aura pas renoué avec sa fière tradition de pluralisme politique.

Réactivation régionale: La CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest)

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a réagi avec une fermeté immédiate et sans ambiguïté. Cela s’explique par son engagement à défendre l’ordre constitutionnel, un principe souvent mis à mal dans la région (Mali, Burkina Faso, Niger).

. Condamnation et soutien au gouvernement

– Condamnation catégorique: La Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO a publié un communiqué peu après l’échec du putsch, condamnant l’acte comme une «tentative inacceptable de remise en cause de l’ordre constitutionnel».

– Soutien au Président Talon: L’organisation a réaffirmé son soutien total au Président Patrice Talon, légalement élu, et à son gouvernement, insistant sur la nécessité de résoudre les différends par des voies démocratiques et pacifiques.

  1. Mesures opérationnelles clés

– Activation de la force en attente: La mesure la plus forte a été l’annonce de l’activation de la Force en Attente de la CEDEAO (FAC). Cette force n’est généralement déployée qu’en cas de troubles graves.

– Objectif: Ce déploiement a pour but de sécuriser les institutions, de dissuader toute nouvelle tentative de déstabilisation et de s’assurer du rétablissement complet de l’ordre public, soulignant la gravité avec laquelle la CEDEAO a perçu l’événement.

– Mission de médiation: Une délégation de haut niveau de la CEDEAO est attendue à Cotonou pour une mission d’évaluation et de médiation afin de comprendre les raisons profondes du coup d’État et d’encourager un dialogue inclusif (ce dernier point étant une reconnaissance implicite de la crise politique sous-jacente).

L’Union Africaine (UA)

L’Union Africaine s’aligne traditionnellement sur la position de la CEDEAO concernant les putschs, adhérant à sa doctrine de «Tolérance Zéro» face aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.

– Condamnation sans équivoque: Le Président de la Commission de l’UA a immédiatement dénoncé la tentative de coup d’État, réaffirmant le rejet total par l’organisation de tout recours à la violence pour accéder ou se maintenir au pouvoir.

– Appel à la stabilité: L’UA a appelé les forces armées béninoises à rester fidèles à leur rôle républicain et à soutenir l’autorité civile légitime.

– Insistance sur l’État de droit: L’organisation continentale a également insisté sur la nécessité de respecter l’État de droit et de garantir un procès équitable aux militaires arrêtés, tout en rappelant aux autorités béninoises l’importance du respect des droits de l’homme, un message souvent adressé en période de crise politique.

L’interprétation des réactions régionales

Les réactions, bien que fermes dans la condamnation de l’acte, mettent en évidence la double pression exercée sur le gouvernement Talon:

  1. Soutien institutionnel: Le soutien immédiat et inconditionnel à Patrice Talon est d’abord un soutien à la légalité constitutionnelle. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ne peut tolérer qu’un gouvernement légalement élu soit renversé par la force, quelle que soit la popularité ou la légitimité des motifs des putschistes.
  2. Pression démocratique implicite: L’insistance de la CEDEAO et de l’UA sur l’ouverture du dialogue et la nécessité d’une solution politique globale est une reconnaissance voilée que la crise est profondément enracinée dans la gestion politique du pays. Les organisations régionales pressent ainsi le pouvoir de Talon d’utiliser la défaite du putsch comme une occasion de relancer l’inclusion et de libérer l’espace politique.

En conclusion, la réaction régionale est un soutien à l’ordre, mais aussi un appel indirect au gouvernement béninois à lever les freins démocratiques (notamment l’incarcération des opposants) pour éliminer les causes profondes de l’instabilité.

A.K. DRAMÉ

Source : L’Inter De Bamako

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