Au Mali, certaines pathologies deviennent de plus en plus difficiles à traiter. En cause : le recours croissant à des pratiques sanitaires parallèles, entre médecine traditionnelle non réglementée et prolifération des « pharmacies par terre ».
Deux phénomènes distincts, mais dont les effets cumulés posent un sérieux problème de santé publique.
La médecine traditionnelle regroupe un ensemble de savoirs, croyances et pratiques fondés sur des expériences et cultures ancestrales. Elle mobilise des plantes, des minéraux ou encore des thérapies manuelles et ésotériques pour diagnostiquer et soigner.
Au Mali, elle est profondément ancrée dans les habitudes sociales. De nombreux patients y ont recours pour des raisons économiques ou par conviction culturelle. Pour certains, elle constitue un complément à la médecine moderne. Mais son absence d’encadrement strict ouvre la voie à des pratiques à risque.
Norbert Dembélé, praticien traditionnel, met lui-même en garde contre certaines dérives : « Il y a des plantes dont l’utilisation procure du bien et d’autres qui nuisent totalement à la santé humaine. Le mélange de ces deux différentes plantes peut provoquer une maladie. Il y a des traditionalistes qui ne connaissent pas très bien les maladies. Ils utilisent donc des plantes qui ne sont pas appropriées. Au lieu de soigner, ils aggravent la situation du patient. Certains voient juste l’argent à gagner. »
À l’inverse, Bah Djoni, également praticienne traditionnelle depuis plus de vingt ans, défend la place des remèdes ancestraux :
« Les plantes nous ont toujours soignés. Elles sont très importantes dans nos vies. Je soigne beaucoup d’enfants comme d’adultes avec des médicaments traditionnels. Beaucoup guérissent par la grâce de Dieu. »
Elle estime que médecine moderne et médecine traditionnelle peuvent être complémentaires, tout en reconnaissant que chacun reste libre de son choix thérapeutique.
Toute la question demeure celle de la régulation. Sans normes claires, sans formation validée ni mécanismes de contrôle, certaines pratiques peuvent retarder la prise en charge adéquate d’affections graves, transformant des maladies curables en situations critiques.
« Pharmacies par terre » : un commerce à haut risque
Parallèlement, la vente illicite de médicaments modernes, communément appelée « pharmacie par terre », prolifère dans les marchés et les quartiers populaires. Ces produits sont écoulés hors des officines autorisées, sur des étals ou de porte à porte, par des vendeurs sans qualification médicale.
Ces médicaments sont souvent contrefaits, périmés ou mal conservés. Exposés à la chaleur et à l’humidité, ils perdent leur efficacité et peuvent devenir toxiques.
Dr. Aboubacar Maïga, pharmacien, alerte : « Les médicaments de la rue sont exposés à de fortes chaleurs et à l’humidité. Ils se dégradent rapidement. La posologie et les risques sont ignorés par les vendeurs. J’invite la population à faire très attention pour éviter de graves complications. Il vaut mieux s’approvisionner en pharmacie, comme recommandé. »
Les risques sont multiples : absence ou insuffisance de principe actif, mauvais dosage, interactions médicamenteuses non maîtrisées. Résultat : inefficacité thérapeutique, complications, résistances aux traitements et parfois décès.
Amélie Dembélé, infirmière, souligne que ce phénomène est favorisé par la pauvreté et la méconnaissance :
« Les pharmacies de la rue sont des points de vente illicites de médicaments souvent contrefaits ou de qualité douteuse, vendus à bas prix par des non-professionnels. Cela est favorisé par la pauvreté, la méconnaissance et l’ignorance. »
Une responsabilité publique engagée
L’automédication et la circulation anarchique des médicaments constituent un risque sanitaire majeur. De même, l’exercice non encadré de la médecine traditionnelle peut exposer les patients à des traitements inadaptés.
La question renvoie directement à la responsabilité de l’État en matière de protection de la santé publique. Réglementer, encadrer, former et contrôler apparaissent comme des impératifs pour limiter les dérives tout en valorisant les savoirs traditionnels éprouvés.
Au Mali, des efforts d’organisation existent à travers des structures comme l’Institut national de recherche en santé publique (INSP), qui œuvre à structurer le secteur de la médecine traditionnelle afin de le rendre plus efficace et complémentaire à la médecine moderne.
Le défi reste cependant considérable. Entre traditions solidement enracinées, contraintes économiques et insuffisance de contrôle, les systèmes parallèles de soins continuent de prospérer.
Or, dans le domaine de la santé, l’approximation coûte cher. Très cher.
Odile Dembélé
Awa Ouattara
« stagiaire »
Source : Mali Tribune
