Accord de Tamanrasset : Témoignages d’acteurs privilégiés

Dans les précédentes parutions, il a été question de la rencontre de Tamanrasset des 5 et 6 janvier 1991

Dans les précédentes parutions, il a été question de la rencontre de Tamanrasset des 5 et 6 janvier 1991 : leur préparation, leur déroulement, la comparaison entre les exigences des rebelles et les points d’accord sur lesquels se sont entendues les deux parties. Dans la présente parution, il sera question de deux témoignages : ceux du chef de la mission gouvernementale, le colonel Ousmane Coulibaly, chef d’état-major général des armées et du lieutenant-colonel Kafougouna Koné, à l’époque chef d’état-major de l’armée de terre, membre de la délégation gouvernementale.

Témoignage du chef de la délégation gouvernementale, le colonel Ousmane Coulibaly

La délégation gouvernementale était forte d’une cinquantaine de membres, quarante participants ayant fait le voyage de Tamanrasset pour trouver, sur place, l’ambassadeur du Mali en Algérie avec une dizaine de collaborateurs.

Les membres de la délégation gouvernementale étaient, pour la plupart, des responsables politiques, administratifs, militaires appuyés par des personnes-ressources ayant joué un rôle de premier plan dans les opérations de résorption de la rébellion.

Elle était conduite par le chef d’état-major général des Armées, membre de la direction du Parti, le Conseil National de l’UDPM à qui il avait été signifié que l’intégrité territoriale et la souveraineté du Mali n’était pas à négocier.

Avec cette instruction, munie d’une documentation étoffée sur la décentralisation en cours d’adoption et sur plusieurs projets de développement, la délégation gouvernementale a rencontré celle des rebelles le 5 janvier 1991.

Les échanges ont été fraternels, malgré l’atmosphère de guerre qui, précédemment, avait prévalu sur le terrain. Ils ont abouti à la signature d’un accord de cessez-le-feu entrant en vigueur le dimanche 6 février 1991 à partir de 14 heures locales.

De part et d’autre, l’accord a été qualifié d’historique et hommage fut rendu aux autorités algériennes pour leur disponibilité et la bonne organisation de la rencontre.

Cet accord a fait l’objet d’une large diffusion. Il porte, essentiellement, sur les points suivants :- l’arrêt des opérations militaires et de toutes actions de guerre sur le territoire national ;- l’interdiction de recours à tout acte de violence, collectif ou individuel ;- la stabilisation des forces rebelles à leur cantonnement à la frontière au moment de la signature ;- l’engagement de la procédure d’allégement progressif des forces gouvernementales concernant le repli des éléments dépêchés en renfort sur place pour les besoins de la cause et assurer le retour de l’Administration dans la zone ;- limitation des actions des Forces de Sécurité aux missions de patrouille.

Les débats ont porté également sur les deux points essentiels que sont : la décentralisation et l’intégration.

La décentralisation prévue était déjà arrêtée par des textes qui n’attendaient que leur adoption à la suite d’un vote de l’Assemblée Nationale. Elle était conçue pour l’ensemble du pays, non spécifiquement pour les seules régions du nord du pays.

L’intégration devait intervenir le 31 mars 1991 à Gao où se trouvaient 250 à 300 combattants rebelles à intégrer. Chacun d’eux avait reçu, au préalable, une fiche individuelle et l’avait dûment remplie afin de se faire identifier avec précision. C’est après cela qu’il était admis dans une caserne pour une période de mise à niveau et recevoir, à terme, une affection dans les corps des Forces Armées et paramilitaires ; le tout, dans le respect des règlements en vigueur.

Une commission d’application et de suivi du cessez-le-feu avait été mise en place lors d’une rencontre dénommée TAM II (Tamanrasset II) le 31 janvier à Tamanrasset. Elle comprenait 22 membres : 16 représentants des parties gouvernementale et rebelle en raison de 8 membres par partie et 6 membres représentant l’Algérie retenue comme présidente de la commission. Celle-ci avait son siège à Gao.

La première session de la commission s’est tenue à Gao les 5, 6 et 7 mars 1991 pour un contrôle de tâches.

A la suite de la signature des accords, une délégation des mouvements rebelles a été invitée à Bamako. Après avoir été reçue par le Chef de l’Etat, elle a visité différents sites à travers le pays.

Pendant ce séjour à Bamako, le chef de la délégation des mouvements rebelles et celui de la délégation gouvernementale à Tamanrasset, sur invitation de l’ORTM, ont participé, ensemble, à un débat télévisé.

A la suite de ce débat, le chef de la délégation gouvernementale a accordé une interview, radiodiffusée et télévisée, en bamanankan, au journaliste Ibrahim Souleymane Coulibaly. Le débat comme l’interview ont eu lieu dans le courant du mois de janvier. Ils doivent être encore disponibles aux archives de l’ORTM.

Au regard de l’engagement pour rétablir la paix au Nord, les deux parties ont incontestablement fait preuve de bonne volonté et de détermination. Une deuxième rencontre devait avoir lieu, toujours à Gao, du 27 au 31 mars 1991. Au cours de cette réunion, les documents officiels sur la décentralisation devaient être remis à la partie rebelle par la partie gouvernementale. En retour, la partie rebelle devait remettre à la partie gouvernementale les fiches, dûment remplies, des combattants proposés au recrutement dans  les Forces Armées et de Sécurité.

Cette rencontre n’a pas pu avoir lieu. En effet, le 26 mars 1991, [ ] à partir du 26 mars, l’entreprise de déstabilisation des institutions de la IIè République a abouti au renversement du régime. La suite est connue. Notre pays en vit encore, plus de deux décennies après, les affres.

Témoignage du lieutenant-colonel Kafougouna Koné

Le 9 mai 1991, Le Comité de Transition pour le Salut du Peuple (CTSP) tient sa cinquième réunion ordinaire sous la présidence du lieutenant-Colonel Amadou Toumani Touré, chef de l’État. Les deux représentants des mouvements rebelles, Achérif Ag Mohamed et Malaïmine Ould Bady, considérés comme « des démocrates en armes » sont absents. Leur absence se justifie. En effet, présents lors des quatre sessions précédentes, ils ont mesuré jusqu’à point ceux qui se réunissaient n’étaient pas à même de remédier aux maux du pays, en tout cas, de mettre en œuvre les dispositions des accords issus de la rencontre de Tamanrasset.

Une « révolution populaire » vient d’avoir lieu. Plus d’un se gargarise d’avoir contribué à renverser « la dictature la plus sanguinaire d’Afrique occidentale ». L’on s’attend donc à des mesures concrètes rendant visibles les avantages du changement tant prôné depuis décembre 1990. L’attente est déçue.  Comme permet d’en juger ce que consignent les procès-verbaux de réunion de l’instance suprême de la République.

Les deux premiers, ceux des 4 et 11 avril, tout comme celui du 2 mai 1991 informent sur des débats relatifs aux « conditions de travail et de traitement des membres du CTSP (dotation d’essence, allocation d’indemnités, affectation de véhicules de fonction, affectation de bureaux à la Maison du Peuple et des locaux annexes etc.)

Le procès-verbal n°3 de la réunion du 25 avril se penche longuement sur le sort à réserver aux cadres et agents de l’Administration du parti UDPM qu’un participant n’a pas hésité à traiter de « collabo » tandis qu’un autre décelait, parmi eux, d’« éminents professeurs ». La même question est débattue lors de la réunion n°4 qui, comme celle du 23 mai, aborde la question du sort à réserver aux champs de Moussa Traoré et de Sékou Ly.

Achérif Ag Mohamed et Malaïmine Ould Bady ont dû se sentir inutiles en un tel cénacle. Aussi ont-ils choisi de le déserter pour rejoindre les leurs dans la dissidence vis-à-vis d’Iyad Ag Ghaly. Pourtant, dès le départ, un comité avait été constitué pour examiner le contenu des accords. Il ne déposa jamais les conclusions d’une étude sur le sujet. Finalement, compte tenu de la dégradation de la situation sur le terrain, le Président du CTSP choisit-il d’ouvrir le débat sur l’épineuse question. C’était le 9 mai.

« La situation dans les 6è et 7è régions », introduit le président de séance, « est préoccupante. Je pense que des mesures militaires et politiques aussi doivent être prises. Je pense aussi qu’on peut avoir des explications sur ce point. »

Cette intervention est suivie de celle du lieutenant-colonel Kafougouna Koné qui donne d’amples détails sur les Accords de Tamanrasset. Les voici reproduits à partir du procès-verbal n° 5 de la réunion ordinaire du CTSP.

Il faut d’abord rappeler que les accords de Tamanrasset portaient sur quatre points, à savoir :- la réduction des effectifs militaires qui se trouvaient dans les zones des combats. Les rebelles estiment qu’il y a trop de militaires dans les 6è et 7è Régions qui, selon eux, sont ainsi occupées. Effectivement, depuis 1963, des unités militaires ont été placées dans tous les oueds de ces Régions ;- le retrait de l’armée de certaines localités ;- le recrutement d’une partie de leurs combattants pour l’intégrer dans l’armée nationale ;- la décentralisation.

L’ancien régime qui avait envoyé plus de mille soldats a accepté la réduction des effectifs et du nombre de postes de sécurité.

L’intégration de certains combattants dans l’armée régulière a également fait l’objet d’un accord. Cette intégration doit se faire selon les textes en vigueur mais pas sur la base ethnique et les intéressés doivent accepter de servir en tout lieu du territoire national. Les fiches ont été distribuées à cet effet.

Les rebelles avaient été invités à rendre leurs armes. Un accord sur la décentralisation a été obtenu. Il ne s’agit ni d’une autonomie interne, ni d’une fédération, ni d’une indépendance. Cette décentralisation donne à ces deux régions la possibilité de se consulter sur des problèmes spécifiques.

Une commission de suivi de ces accords a été mise sur pied. Elle comprend huit représentants des rebelles, huit représentants du gouvernement et six représentants de l’Algérie. La Commission de suivi s’est réunie et a constaté que le gouvernement que le Gouvernement a entamé l’exécution des accords. Mais les rebelles n’ont pas remis leurs armes.

Au cours d’une réunion avec le FIAA et le MPA, on a relevé le nombre d’incidents et on a demandé aux représentants de ces mouvements la cessation de ces incidents. Ils ont demandé un mois pour entrer en contact avec leurs dissidents pour mettre fin aux actions de ces derniers. Il semble que le MPA ne peut plus cerner le problème.

Récemment, les éléments du FIAA ont quitté Tombouctou pour se rendre à Gao. Ces derniers étaient en tenue de combat et étaient armés. Arrivés à Gao, ils ont voulu enter en rapport avec un Tamasheq. Ce dernier, en faisant usage de son arme, a provoqué la révolte de la population de Gao. Ces mêmes éléments du FIAA ont organisé à Gao une manifestation au cours de laquelle ils se sont présentés comme des libérateurs. Là encore, la population de Gao était révoltée.

Il y a eu une réunion sur les accords de Tamanrasset à Gao. Les cadres se sont plaints de n’avoir pas été associés. Une commission a été mise en place pour prendre les contacts nécessaires afin de calmer la situation.

Pendant tout ce temps, des villages continuent d’être attaqués par des rebelles. Il en résulte que ce que l’on a appelé opération Tamasheq au cours de laquelle les familles touarègues ont été la cible de la population de Gao. Les Forces armées étaient obligées de prendre en charge ces familles touarègues hors de la ville. Selon certaines sources, ce qui a choqué la population, c’est que le ministre de l’Administration territoriale, qui était en tournée dans ces deux régions, n’a pas pu convaincre les gens.

Présentement, une délégation du CTSP est dans la Région de Gao, une délégation du Gouvernement est aussi sur place.

Il faut reconnaître qu’il y a un groupe qui n’est pas d’accord avec les signataires des accords de Tamanrasset. Ils ont demandé à rencontrer une délégation du gouvernement. Le problème est interne aux Touareg. On pense que Kidal, qui sera bientôt érigé en chef de lieu de région, sera favorisé par rapport à Ménaka.

La solution pourrait être d’ordre politique. Une large information sur les accords de Tamanrasset doit être faite. La Commission de suivi des accords de Tamanrasset doit être convoquée pour monter à la partie algérienne la situation qui prévaut sur le terrain. Après cela, le Gouvernement doit prendre ses responsabilités.

Cette intervention du lieutenant-colonel Kafougana Koné suggère à Oumar Mariko la question suivante : En quoi consiste la réduction des effectifs préconisés par les accords de Tamanrasset ?

La réponse du lieutenant-colonel : « Le pays est couvert par trois zones e défense dont la zone de défense de Gao. En temps normal, cette zone de Gao dispose d’un effectif donné. Cet effectif a été renforcé par 700 personnes dans le cadre de ces événements.  La réduction de ces effectifs, dans le cadre des accords de Tamanrasset, constitue à retirer les troupes qui ont été envoyées en renfort pour les regrouper dans des postes de sécurité donnés.

Intervenant dans le débat, Abdramane Baba Touré déclare : « On dit que les accords de Tamanrasset prévoient une partie du territoire national dans laquelle les rebelles en armes peuvent circuler. Il a également été question de libération des prisonniers. Mais l’autre partie en conflit n’a pas fait autant.

Précisions du lieutenant- colonel Kafougouna Koné : « Il n’existe pas de zone réservée strictement aux rebelles. Pendant les événements, on avait défini une zone et considéré comme rebelle tout individu qui s’y trouvait. Dans les accords de Tamanrasset, on n’a pas parlé de libération de prisonniers. Pour décrisper la situation, la Gouvernement avait jugé utile de libérer des prisonniers. Du côté des rebelles, on a fait comprendre qu’il n’y avait pas de prisonniers. Selon nos enquêtes aussi, les rebelles n’ont pas fait de prisonniers.

 

Recueillis et rapportés par

Issiaka Ahmadou Singaré

Professeur émérite de l’Université de Bamako

Source : Le Sursaut

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