Consommation de la chicha au Mali : Entre interdiction et contournement

Bamako, 23h passées. Dans une rue peu éclairée, un jeune homme attend, téléphone en main. « C’est bon, tu peux entrer », murmure une voix au bout du fil. Le portail s’ouvre à peine, juste assez pour laisser passer un visiteur.

À l’intérieur, une dizaine de personnes assises en cercle. Au centre, une pipe à eau soigneusement montée. La fumée monte, dense, silencieuse. « Ici, on fait attention. Pas de bruit, pas de photos », glisse un habitué. La chicha est interdite au Mali depuis février 2023. Mais dans ces lieux discrets, elle continue de vivre. Autrement.

“Avant, c’était normal. Aujourd’hui, c’est caché”

Dans un quartier de Bamako, “Moussa” (nom d’emprunt), 27 ans, accepte de parler. Il était client régulier des anciens bars à chicha. « Avant l’interdiction, on allait en terrasse. C’était ouvert, banal. Aujourd’hui, ça n’existe plus comme ça. Mais ceux qui veulent consommer trouvent toujours. »

Selon lui, la pratique n’a pas disparu. Elle s’est transformée : « On se retrouve entre amis, souvent chez quelqu’un, parfois, on nous indique un endroit discret, tout passe par connaissance, jamais au hasard, le risque existe, mais il est intégré. On sait que c’est interdit. Mais on fait attention. »

Le vendeur

“On ne vend plus, on livre”. Dans un autre quartier, “Karim” (nom d’emprunt) accepte de témoigner. Avant 2023, il travaillait dans un bar à chicha. Aujourd’hui, il opère autrement.

« Les bars ont fermé. Mais la demande est restée. Alors on s’est adapté. » Son activité a basculé vers la discrétion : commandes via téléphone ou messageries livraison à domicile clientèle restreinte et connue. « On ne vend plus comme avant. On livre. Et pas à n’importe qui. »

Selon lui, le marché s’est restructuré. « Ceux qui sont restés sérieux travaillent en réseau. Chacun connaît ses clients. » Les prix, eux, ont évolué : « C’est plus cher qu’avant. Forcément. Il y a le risque. »

Dans l’ombre des réseaux

Les témoignages concordent : la chicha circule désormais dans des circuits fermés, organisés et prudents. Les importations sont discrètes et pour le stockage, c’est dans des lieux privés et enfin, la distribution est ciblée.

Certaines sources évoquent même des circuits bien structurés, avec des intermédiaires et des points de chute mobiles. Une réalité confirmée par les opérations menées sur le terrain. Côté sécurité : “Le phénomène n’a pas disparu”

Un agent de l’Office central de lutte contre les stupéfiants, contacté sous anonymat, reconnaît la persistance du phénomène.

« L’interdiction a réduit la visibilité, c’est clair. Mais elle n’a pas supprimé la consommation, car on en découvre chaque semaine sur le terrain. »

Selon lui, les services continuent d’intervenir : descentes dans des lieux signalés, saisies de matériel, interpellations ponctuelles. « On démantèle régulièrement des petits réseaux. Mais ils se reconstituent ailleurs. »

L’agent souligne une difficulté majeure :

« Aujourd’hui, tout est plus discret. C’est plus difficile à détecter. »

Une pratique déplacée… et plus opaque

Dans l’espace public, la chicha a quasiment disparu. Mais dans les sphères privées, elle s’est enracinée autrement. Ce déplacement pose plusieurs défis : moins de contrôle des autorités, moins de visibilité statistique plus de risques liés à des produits non contrôlés.

Un acteur de la santé publique, également sous anonymat, alerte :

« Quand ça devient clandestin, on perd la main sur la qualité des produits et les conditions d’hygiène. »

Entre attrait et transgression

Chez certains jeunes, la chicha a changé de statut. « Maintenant, c’est un truc de cercle fermé », explique Moussa. « Ce n’est plus pour tout le monde. » L’interdiction a parfois produit un effet inattendu : renforcement du caractère exclusif valorisation du “secret”, sentiment de défi face à l’interdit, un phénomène classique, mais difficile à contenir.

Interdiction ou régulation : une question ouverte

Sur le plan officiel, la position reste ferme :

la chicha est interdite pour des raisons de santé publique. Mais sur le terrain, certains observateurs s’interrogent : faut-il continuer à interdire… ou encadrer pour mieux contrôler ?

Parmi les pistes évoquées : autorisation sous conditions strictes, encadrement des points de consommation, contrôle des produits, taxation. Objectif : reprendre la main sur un phénomène devenu souterrain.

La loi face à la réalité

Trois ans après son interdiction, la chicha au Mali offre un cas d’école. Elle n’a plus pignon sur rue. Mais elle circule, discrètement, efficacement.

Dans les salons fermés de Bamako, la fumée s’élève toujours. Moins visible. Plus insaisissable. Et derrière les portes closes, une réalité s’impose : ce qui est interdit ne disparaît pas toujours. Parfois, cela s’organise autrement.

KD

Source : Le PAYS

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