Deux verbes, une même ville, mais deux mondes. À Bamako, dès le lever du soleil, les enfants se divisent : il y a ceux qui vont pour apprendre et ceux qui sortent pour prendre. Entre les murs des écoles et le danger des carrefours, le sort des enfants mendiants interroge les fondements mêmes de notre société.
« Si tu prévois pour un an, plante du riz. Si tu prévois pour dix ans, plante un arbre. Si tu prévois pour cent ans, instruis les enfants », dit un adage africain. Cette phrase résonne particulièrement lorsqu’on observe, au cœur de la capitale malienne, le sort des enfants mendiants sur la voie et les lieux publics. Il est 7 h environ en ce premier vendredi du mois d’avril. À Darsalam, le réveil de la capitale offre un spectacle à deux visages, saturé par l’odeur âcre des pots d’échappement et le bourdonnement des premiers Sotrama. Tandis que de files de parents déposent leurs enfants devant les portails des écoles, ajustant les cols d’uniformes repassés, d’autres se préparent à une journée d’un tout autre genre sur le bitume brûlant, là où la poussière colle à la peau.
À l’endroit où un de ses amis a été fauché par un motocycliste quelques jours plus tôt, Mohamed (prénom emprunté) entame sa sinistre rotation. Silhouette frêle dans un t-shirt jaune trop grand et usé par le soleil, petit sac en bandoulière, il slalome, avec une agilité effrayante, les calandres des voitures et le vrombissement des motos, tendant une main que les automobilistes évitent souvent du regard.
Pour Mohamed, la rue n’est pas un terrain de jeu, mais un gagne-pain brutal. « Je peux gagner jusqu’à 1500 F CFA par jour. Mais tout ce gain est redonné à ma maman, car c’est elle qui m’emmène ici », confie-t-il, les yeux fixés sur le flux des véhicules. Originaire de Marakabougou, dans la région de Ségou, il a fui le conflit avec sa mère pour trouver un refuge précaire à Bamako. Pourtant, sous la poussière des carrefours, le rêve demeure : « Quand je vois les autres enfants partir à l’école, cela me donne également envie d’y aller. Au contraire, c’est ma maman qui me demande de patienter à chaque fois que je lui en parle », glisse-t-il d’une voix grêle, presque inaudible.
De la compassion à la répression
Derrière son comptoir, Badou empile mécaniquement des boîtes. Le regard, souvent tourné vers le carrefour. Pour ce boutiquier installé à Darsalam depuis plus de dix ans, la rue montre une série de scènes répétitives qu’il connaît par cœur. ‹‹ Je les vois arriver avant même que j’ouvre la boutique ››, confie-t-il en essuyant d’un geste machinal la poussière qui s’accumule sur ses paquets de couscous de fabrication marocaine. ‹‹ Ce qui me fait mal, ce n’est pas de les voir tendre la main. C’est de les voir risquer leur vie pour 50 FCFA ». Il s’interrompt un instant pour retirer son thé du feu et y mettre du sucre. ‹‹ Parfois, un chauffeur freine brusquement. Et mon cœur s’arrête. Il faudrait que les autorités prennent des dispositions pour mettre un terme à cela », conclut-il.
Selon un Universitaire spécialiste en Sciences juridiques et politiques qui a requis l’anonymat, la présence de ces enfants dans la circulation constitue une infraction : ‹‹ Le Code pénal réprime non seulement la mendicité, mais aussi ceux qui y incitent les mineurs, quelle que soit la précarité invoquée ».
À quelques kilomètres de là, au quartier Badialan 3, au groupe scolaire « Les Pingouins », l’ambiance sonore change radicalement. L’air est plus léger, ponctué par les rires et les chants des élèves. L’uniforme change aussi de couleur : Amadou, 12 ans, arbore le t-shirt orange de son école. Sa journée a commencé tôt, entre les commissions pour sa mère et le seuil de sa classe de 7e année. Dans cette enceinte close, l’enfant n’est pas une ombre entre les véhicules, mais un acteur respecté.
En plein cours d’hygiène, la main de Amadou se lève. Il ne se contente pas de réciter sa leçon sur la propreté, il propose une astuce concrète, discutée avec ses camarades, pour préserver la propreté de la cour. ‹‹ Écouter Amadou, son idée enrichit le manuel ! », lance l’enseignant à toute la classe, visiblement fier. Dans cette enceinte, la discrimination n’a pas sa place, l’opinion de l’enfant est un droit respecté, un pilier de sa construction personnelle.
Cette fracture entre le goudron de Mohamed de la rue et Amadou dans sa salle de classe inquiète nombre d’observateurs. Quand l’un s’assoit pour apprendre, l’autre, lui se lève pour prendre. Deux verbes si proches qui, sur les routes de Bamako, séparent deux mondes.
Une menace pour l’avenir sécuritaire
Pour le Docteur Seydou Loua, spécialiste en sociologie, l’exclusion scolaire est une porte ouverte vers l’abîme. « Ces enfants mendiants ne reçoivent aucune éducation : ni familiale, ni sociale, ni coranique. Ils deviennent plutôt des enfants de la rue sans alternative aucune. Ils sont les cibles privilégiées des recruteurs des groupes armés ». À l’en croire, le danger est double : immédiat pour l’enfant exposé aux accidents, et futur pour une société qui voit sa jeunesse devenir une proie pour l’insécurité.
Face à l’ampleur du phénomène, les lignes bougent. Entre 2019 et 2023, l’action conjuguée de l’Unicef et de ses partenaires internationaux a permis de rendre le chemin de l’école accessible à 286 598 enfants, dont 120 375 filles. Au plan national, la Direction nationale du développement social (DNDS) assure que l’éducation des enfants déplacés internes est prise en charge dans les écoles environnantes des sites, comme à Sogoniko, grâce au Plan de lutte contre la mendicité.
Le destin des enfants dans la rue ne doit pas se limiter à une quête quotidienne de pièces de monnaie au milieu des fumées d’échappement. Entre élève et enfant mendiant, il y a plus qu’une simple nuance. Il y a l’avenir même du Mali. L’enjeu est désormais de transformer l’envie du jeune Mohamed en une réalité concrète.
Tant que ces enfants continueront de slalomer sur les goudrons et dans les rues plutôt que de s’asseoir sur les bancs, c’est une partie de la nation qui restera sur le trottoir.
Bagna Maïga
Source : Le PAYS
