GOONGA TAN : Bamako sur deux ou trois roues : la mort frappe des usagers

Fini ou presque oubliés les accidents spectaculaires des Sotrama, des camions ben ou des bus interurbains au Mali.

Un drame survenu le 9 juin dernier, au cours duquel une moto-taxi transportant une femme et son enfant a percuté un sexagénaire qui traversait la chaussée, est malheureusement venue nous rappeler que ce n’est plus un simple fait divers habituel des Sotrama ou des camions Ben. Quatre morts révélateurs d’un mal profond qui ronge depuis plusieurs années la circulation routière au Mali, particulièrement à Bamako, mais également dans la plupart des grandes villes du pays.

Chaque accident spectaculaire, l’émotion est vive, les commentaires abondent, les condoléances se multiplient. Puis le silence retombe jusqu’au prochain drame. Pourtant, ces tragédies ne relèvent ni du hasard ni de la fatalité. Elles sont la conséquence directe d’une succession de renoncements, d’imprudences et de démissions collectives.

L’explosion du phénomène des motos-taxis répond certes à une réalité économique. Face à un chômage persistant et à un réseau de transport urbain insuffisant, des milliers de jeunes se sont improvisés conducteurs afin de gagner leur vie. Cette activité constitue, pour beaucoup, un moyen de subsistance respectable. Mais le problème ne réside pas dans l’existence des motos-taxis ; il réside dans les conditions de leur exercice.

Aujourd’hui, n’importe qui ou presque peut enfourcher une moto et transporter des passagers contre rémunération. Très nombreux sont les conducteurs qui ne possèdent ni permis de conduire, ni véritable formation, ni connaissance élémentaire du Code de la route. Beaucoup sont de très jeunes hommes récemment arrivés du monde rural, courageux sans doute, mais brutalement confrontés à la circulation dense, rapide et complexe d’une métropole de plusieurs millions d’habitants. Ils découvrent Bamako en même temps qu’ils y exercent un métier exigeant sang-froid, maîtrise technique et sens aigu des responsabilités.

Cette méconnaissance de la circulation urbaine se traduit quotidiennement par des dépassements hasardeux, des changements de direction sans signalisation, des remontées de files à vive allure, des franchissements de feux rouges et une vitesse rarement adaptée aux conditions de circulation. À cela s’ajoute une pratique devenue presque banale : transporter simultanément trois personnes sur une simple motocyclette, parfois un adulte et deux enfants, sans casque et sans aucune protection. C’est dur que les usagers eux-mêmes portent une part de responsabilité. Trop souvent, par souci d’économie ou par commodité, ils acceptent des conditions de transport manifestement dangereuses. Monter à trois sur une moto est devenu une scène ordinaire. L’exception est devenue la règle, jusqu’à faire oublier qu’une motocyclette n’est pas conçue pour transporter de telles charges dans une circulation aussi imprévisible.

À cette accumulation d’imprudences s’ajoute un autre facteur, plus préoccupant encore : la faiblesse des contrôles. Les forces de police accomplissent un travail difficile dans un contexte sécuritaire déjà extrêmement tendu. Mais force est de constater que les règles élémentaires de circulation sont insuffisamment appliquées. Combien de motos circulent sans immatriculation réglementaire, sans permis, sans assurance, parfois sans éclairage ni équipements de sécurité ? Combien de conducteurs transportent trois personnes sous le regard indifférent des agents chargés de faire respecter la loi ?

Cette indulgence finit par installer l’idée que tout est permis. Lorsque la sanction devient exceptionnelle, l’infraction devient une habitude.

Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement les motos-taxis. Les tricycles de transport, communément appelés Katakatani, participent eux aussi à cette inquiétante dérive. Conçus pour répondre à un besoin réel de mobilité et de transport de marchandises, ils sont désormais souvent utilisés dans des conditions qui dépassent largement leurs capacités. Leur conduite obéit fréquemment aux mêmes travers : ignorance du Code de la route, surcharge, vitesse excessive, manœuvres imprudentes et insuffisance de contrôle.

Motos-taxis et Katakatani sont ainsi logés à la même enseigne. Tous deux illustrent une anarchie grandissante de la circulation urbaine où l’improvisation tend progressivement à remplacer la réglementation. Le plus inquiétant demeure sans doute la banalisation du risque. Les accidents mortels se succèdent avec une telle fréquence qu’ils finissent par ne plus provoquer qu’une émotion passagère. Pourtant, derrière chaque statistique se cachent des familles endeuillées, des enfants devenus orphelins, des parents privés de leurs soutiens et des vies brutalement interrompues.

Le Mali fait déjà face à des défis immenses : l’insécurité, les difficultés économiques, les déplacements de populations et les contraintes sociales pèsent lourdement sur les citoyens. Faut-il y ajouter une hécatombe routière que nous avons, pour une large part, les moyens d’éviter ?

Il est encore temps d’agir. Cela suppose une véritable politique publique : rendre obligatoire une formation préalable des conducteurs de motos-taxis, exiger un permis adapté, renforcer les contrôles, sanctionner systématiquement les transports en surcharge, imposer le port du casque aux conducteurs comme aux passagers et responsabiliser les usagers. La prévention doit retrouver toute sa place dans les écoles, les médias et les campagnes publiques.

La circulation routière est avant tout une affaire de civisme. Une ville moderne ne peut durablement accepter que ses routes deviennent des espaces où la loi du plus rapide supplante celle du Code de la route.

Le drame du 9 juin doit donc être compris pour ce qu’il est réellement : non pas un simple accident, mais un signal d’alarme. Un avertissement adressé à toute la société. Car lorsque l’imprudence des conducteurs, l’inconscience de certains usagers et l’insuffisance des contrôles se conjuguent, c’est un véritable cocktail explosif qui se forme, avec son cortège de morts, de blessés et de vies brisées.

Les grandes villes maliennes ne peuvent continuer à grandir dans une telle anarchie routière. La mobilité est indispensable au développement. Mais elle ne saurait se construire au prix du sacrifice quotidien de vies humaines. Restaurer l’autorité de la règle, former les conducteurs et responsabiliser chacun n’est plus une option : c’est une urgence nationale.

Seidina Oumar DICKO

Journaliste Historien Écrivain

Source : Aujourd’hui-Mali

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