Le placement sous mandat de dépôt de Chahana Takiou, directeur de publication du journal « 22 Septembre », le 8 juin, par le tribunal de Pôle national de lutte contre la cybercriminalité …
Le placement sous mandat de dépôt de Chahana Takiou, directeur de publication du journal « 22 Septembre », le 8 juin, par le tribunal de Pôle national de lutte contre la cybercriminalité relance le débat sur le traitement judiciaire des faits reprochés aux journalistes.
Après les cas Youssouf Sissoko et Alfousseyni Togo, la question n’est pas de soustraire la presse à toute responsabilité, mais de clarifier le cadre applicable entre rigueur professionnelle, loi sur la presse et recours croissant aux textes sur la cybercriminalité.
Au Mali, la liberté de la presse a longtemps fait partie des marqueurs démocratiques du pays. Avant la crise de 2012, le Mali était régulièrement cité parmi les espaces les plus ouverts du continent en matière de pluralisme médiatique.
Les radios privées, la presse écrite, les débats publics et les journaux d’opinion ont accompagné l’enracinement démocratique depuis les années 1990. Cette tradition demeure un capital précieux pour un pays qui a souvent voulu se distinguer par la vitalité de sa parole publique.
C’est dans ce paysage que s’inscrit le dossier Chahana Takiou. Directeur de publication du journal Le 22 Septembre, il a été placé sous mandat de dépôt le 8 juin 2026 par le tribunal de Pôle national de lutte contre la Cybercriminalité, selon des sources professionnelles concordantes, pour des faits rapportés comme relevant de « l’atteinte au crédit de l’État » à travers l’institution judiciaire.
Cette procédure intervient deux jours après la clôture du Forum panafricain des médias, tenu à Bamako du 3 au 6 juin, au cours duquel des propos qui lui sont attribués auraient retenu l’attention. Les détails judiciaires précis doivent naturellement être établis par les autorités compétentes et les conseils de l’intéressé.
Quelques mois plus tôt, Youssouf Sissoko, directeur de publication du journal L’Alternance, avait lui aussi été placé sous mandat de dépôt, le 5 février 2026, après la publication d’un article de presse. Les chefs d’accusation rapportés concernaient notamment la diffusion de fausses informations, l’atteinte au crédit de l’État et l’offense à un chef d’État étranger. Ces affaires, ajoutées à d’autres procédures récentes visant des professionnels des médias, installent une interrogation de fond dans la corporation comme dans l’opinion publique.
Cette interrogation ne porte pas sur le droit de sanctionner les abus. Aucun métier ne peut fonctionner sans responsabilité. Le journaliste n’est pas au-dessus des lois. Il doit vérifier ses informations, recouper ses sources, éviter les accusations gratuites, distinguer les faits du commentaire, respecter la présomption d’innocence et donner la possibilité aux personnes mises en cause de répondre. La liberté de la presse n’est crédible que lorsqu’elle s’accompagne d’exigence, de prudence et de déontologie.
Mais l’autre versant du débat concerne la proportionnalité des réponses. Lorsqu’un fait reproché relève de l’exercice journalistique, beaucoup d’acteurs de la presse estiment que la loi portant régime de la presse et délit de presse devrait rester le cadre naturel d’appréciation. Cette loi de 2000 n’a pas supprimé toutes les peines d’emprisonnement, contrairement à une idée parfois répandue, mais elle institue un régime spécifique, avec des procédures, des délais et des garanties propres aux infractions de presse. Elle distingue aussi les cas ordinaires de diffamation ou d’injure des faits plus graves touchant à la défense, à la sécurité ou à l’incitation.
Le débat s’est compliqué avec l’essor du numérique. Les articles de journaux circulent désormais sur Facebook, WhatsApp, les sites d’information et les plateformes de partage. Une publication née dans un organe de presse peut être reprise, découpée, commentée, sortie de son contexte ou amplifiée en ligne. C’est précisément là que se pose la difficulté : quand un contenu journalistique passe par Internet, doit-il être traité comme un délit de presse ou comme une infraction de cybercriminalité ?
La loi de 2019 sur la cybercriminalité répond à des menaces réelles. Elle vise les fraudes informatiques, l’usurpation, les données illicites, les atteintes commises par voie numérique, les escroqueries en ligne, les menaces, le cyberharcèlement et d’autres formes d’abus. Elle est nécessaire dans un pays où les réseaux sociaux servent parfois à propager de fausses informations, des insultes, des manipulations, des images sensibles ou des accusations sans preuve. Mais son usage dans des dossiers concernant des journalistes pose une question de frontière juridique et professionnelle.
Cette frontière mérite d’être clarifiée. Si un journaliste commet une faute dans l’exercice de son métier, le premier réflexe devrait être d’examiner si cette faute relève du régime de la presse. Si le même fait est poursuivi sous un autre fondement, plus lourd, plus rapide ou plus coercitif, la profession peut y voir un déplacement du contentieux journalistique vers un terrain plus répressif. Même lorsque la procédure est légalement défendue, son effet public peut être mal compris.
La place d’un journaliste n’est pas entre quatre murs
L’enjeu est aussi international. Le Mali n’est pas un pays sans histoire en matière de libertés. Son image a longtemps reposé sur une presse vivante, parfois excessive, souvent critique, mais considérée comme un acquis de l’ouverture démocratique.
Dans les classements internationaux, le pays figurait encore parmi les bons élèves africains avant la crise de 2012. Sa chute progressive dans les évaluations de la liberté de la presse montre que chaque dossier de journaliste emprisonné dépasse le cas individuel. Il nourrit un récit extérieur sur le rétrécissement de l’espace civique, même lorsque les autorités estiment agir dans le strict cadre de la loi.
Cette mauvaise publicité peut être évitée sans affaiblir l’État. Protéger la liberté de la presse ne signifie pas accepter les dérives. Cela veut dire organiser une réponse graduée, lisible et conforme à la nature des faits. Un droit de réponse rapide, une mise au point, une saisine de l’organe de régulation, une plainte en diffamation, une citation directe ou une sanction financière peuvent parfois suffire à rétablir un équilibre, sans transformer un contentieux médiatique en affaire carcérale.
La place d’un journaliste n’est pas entre quatre murs lorsqu’il s’agit de répondre d’un article, d’une opinion ou d’une information contestée, sauf lorsque des faits d’une gravité particulière sont clairement établis. Sa place est dans la rédaction, sur le terrain, devant ses lecteurs, et, si nécessaire, devant un juge, mais dans un cadre qui préserve à la fois les droits de la défense, l’ordre public et la liberté d’informer.
La profession, de son côté, doit aussi faire sa part. Le climat actuel impose plus de rigueur, pas moins. Les rédactions doivent renforcer les mécanismes internes de vérification, archiver leurs preuves, solliciter les réactions avant publication, corriger rapidement les erreurs et refuser la confusion entre journalisme, activisme, règlement de comptes et rumeur numérique. Plus la presse sera professionnelle, plus elle sera forte pour défendre ses droits.
La solution durable passe donc par une relecture apaisée des textes et des pratiques. Il serait utile de préciser l’articulation entre la loi sur la presse, le Code pénal et la loi sur la cybercriminalité lorsque les faits concernent des professionnels des médias. Un dialogue entre autorités judiciaires, régulateur, organisations professionnelles de la presse, juristes et représentants de l’État pourrait permettre de fixer des repères clairs, sans créer d’impunité ni d’arbitraire.
Le Mali a besoin d’une presse responsable. Il a aussi besoin d’un cadre qui rassure ceux qui informent, ceux qui gouvernent et ceux qui lisent. Trop de laxisme affaiblit la qualité du débat public. Trop de restrictions l’étouffent. Entre les deux, il existe une voie plus exigeante : celle d’une presse tenue à la rigueur, mais protégée dans sa mission essentielle d’informer librement.
Cheick B. CISSE
Source : Le Wagadu
