Pour rappel, le 28 juin 1990, de jeunes indépendantistes du cercle de Kidal déclenchent une rébellion. Ils commettent d’atroces actes terroristes à Ménaka et à Tidermène. La réaction du gouvernement est prompte, la sédition est circonscrite en moins de trois mois.
Le Président Moussa Traoré, avec le souci d’éviter qu’à l’avenir un tel événement ne se reproduise décide d’une rencontre avec les rebelles, une fois leur reddition consommée. Il confie au colonel Ousmane Coulibaly, Chef d’état-major général des armées, le soin de mener à bien les négociations envisagées. Les 5 et 6 janvier 1991, la délégation gouvernementale rencontre celle des rebelles, conduite par Iyad Ag Ghali, à Tamanrasset.
Une délégation algérienne conduite par Mohamed Salah Mohammedi assiste, non aux entretiens, mais aux protocolaires séances d’ouverture et de clôture. En effet, la rencontre n’est pas placée sous l’égide de l’Algérie. En aucun moment, elle n’a joué le rôle de médiateur.
Les textes
Après des débats parfois houleux, les deux parties parviennent à un accord. Deux documents sont produits : « Accords de Tamanrasset de 1991 » et « Accord de Tamanrasset ». « Accords de Tamanrasset de 1991 » comprend deux textes : un « compte rendu de réunion » de six paragraphes et un « Procès-verbal de réunion ». « Accord de Tamanrasset » se présente sous la forme d’un acte réglementaire avec treize articles.
D’après le compte rendu de réunion, celle-ci a été « une réunion de famille (…) qui s’est déroulée dans une atmosphère de fraternelle compréhension ». Cette introduction est suivie de précisions sur les deux autres documents : l’« Accord de Tamanrasset » n’est, ni « un accord de paix », ni en « accord pour la paix », mais « un accord relatif au cessez-le-feu ». Le « Procès-verbal de réunion » est relatif « aux mesures pratiques d’un règlement définitif de tous les problèmes posés à la suite des événements douloureux survenues dans les (…) régions » du Nord.
Trente-cinq années après leur signature, les trois textes continuent d’inspirer des commentaires toujours hostiles au pouvoir du Président Moussa Traoré. Ils restent nombreux ceux qui, sans les avoir lus, uniquement parce qu’ils en ont entendu parler, continuent de les commenter. Le souci d’informer avec objectivité n’est jamais mis en avant. Ce qui prévaut est le souci de jeter le discrédit sur un homme que l’on continue de présenter comme le Dictateur par qui tous les malheurs du Mali sont arrivés. Pour ces raisons, ces commentaires se limitent toujours à des considérations d’ordre général, loin de la réalité.
Deux commentaires sur les textes
En janvier 1996, un ouvrage collectif est publié : Le Processus démocratique malien de 1960 à nos jours ; sous la direction d’Oumar Macalou, aux Editions Doniya et sous l’égide du CERDES (Centre d’Etudes et de Recherche pour la Démocratie Economique et Social). Les Accords de Tamanrasset y sont présentés, en page 33 comme il suit : « Conclus dans un but purement tactique par un régime aux abois, mal appliqués parce que chacun des protagonistes en avaient une lecture différente, les Accords de Tamanrasset ont vite montré leur limite de sorte que la rébellion a repris de plus belle».
La signature des Accords de Tamanrasset ne pouvait pas laisser les néocolonialistes français indifférents. Sa revue, Cahier du Retex, dans la parution de janvier 2013, s’intéresse à ces accords et les commente dans une étude intitulée Les rébellions touarègues au Sahel. L’auteur en est Mériadèc Raffay.
Son point de vue est le suivant : « … à défaut de donner satisfaction aux rebelles sur le fond, les Accords consacrent le cessez le feu et l’octroi d’un statut particulier au Nord (plus grande autonomie de gestion des affaires par les populations locales). En revanche, les revendications sécessionnistes, autonomistes ou fédéralistes sont écartées, au prétexte qu’elles sont contraires à la Constitution.
« Craignant les réactions hostiles au Sud, le président de la République ne publie pas l’Accord et réfute publiquement qu’un statut particulier ait été accordé au Nord. Son attitude ambiguë nourrie le ressentiment des militaires qui réagissent alors violemment aux exactions commises par les bandes rebelles incontrôlées ».
Que penser de ces commentaires ?
A l’attention des auteurs de l’étude Le Processus démocratique malien de 1960 à nos jours, l’on fera remarquer que le régime n’avait aucune raison d’être aux abois. Sur le terrain, la rébellion a été vaincue. Elle avait donc cessé de constituer une menace. En outre, l’on ne saurait soutenir objectivement que l’accord a été mal appliqué si l’on sait qu’il n’a même pas reçu un début d’application par ceux qui se sont emparés du pouvoir le 26 mars 1991. En outre, présenter l’UDPM comme « un régime aux abois » en janvier 1991 relève d’une vie de l’esprit. Le jour même où étaient signés les Accords à Tamanrasset, les six sections de la capitale organisaient une marche de soutien au programme du Parti.
La IIIè République est tombée, pas parce qu’affaiblie, mais parce que trahie. En effet, lorsque le ministre de la Défense, le chef de la garde rapprochée du Président, le chef des services de sécurité, le chef d’état-major de la gendarmerie nationale s’entendent pour renverser le Président de la République, celui-ci ne peut, en aucun cas, éviter la chute.
L’article de Mériadèc Rafray est un article rédigé sur commande de l’armée de terre française. L’auteur ne s’est pas embarrassé de recherches approfondies pour le produire. Plusieurs passages y sont de purs plagiats ; d’autres, fruits d’une imagination fertile. S’il s’était renseigné sur ce qui s’est produit après le retour à Bamako de la délégation gouvernementale, il aurait évité bon nombre de contre-vérités qui amoindrissent la valeur intellectuelle de son texte.
Dès son retour à Bamako, le colonel Ousmane Coulibaly rend compte de sa mission au Président Moussa Traoré. Ce dernier ne se limite pas à manifester sa satisfaction, il lui demande d’user de la voie des ondes pour expliquer ce qui s’est passé à Tamanrasset. Ainsi, d’abord en français, ensuite, en banmanakan, Ousmane Coulibaly a donné, à l’attention des auditeurs et des téléspectateurs, d’amples informations sur sa mission ; en particulier, sur les résultats auxquels sa délégation et la délégation des rebelles sont parvenus.
L’un des premiers à se déclarer satisfaits de ces explications est l’opérateur économique Abdourahamane Touré, plus connu sous le pseudonyme Darhat. Avant la diffusion des informations, il est passé voir Ousmane Coulibaly à son bureau de l’état-major. Se faisant le porte-parole de la communauté songhaï, il lui reproche d’avoir cédé le Nord aux Arabes et aux Touaregs au détriment des populations « sédentaires ». Son interlocuteur lui recommande la patience, d’écouter le JT de 20 heures de Radio-Mali. Ce que Darhat fit, revint le lendemain voir le colonel pour lui exprimer sa satisfaction : le Nord n’a pas été bradé.
Toujours, avec le souci de diffuser la bonne information, après les commentaires suffisamment fournis, à la radio comme à la télévision nationale, le colonel Ousmane Coulibaly et les représentants des rebelles animent une conférence de presse sur la question. Par la suite, trois d’entre eux dont Iyad Ag Ghaly et Mohammed Ag Ichrach, sont reçus par le Président de la République et se déclarent prêts à respecter les clauses des Accords.
Le contenu des textes
« Tout est négociable », avait dit le Président de la République au colonel Ousmane Coulibaly ; « sauf l’intégrité du territoire national », avait-il ajouté avant de préciser : « ni fédération, ni régionalisation, mais la décentralisation ». Les instructions ont été exécutées à la lettre ; ce passage du compte rendu de réunion apporte, à ce propos, une information de taille : « Les parties ont affirmé leur profond attachement à l’unité nationale et à l’intégrité territoriale de leur pays. »
Comme déjà indiqué ci-dessus, l’accord relatif au cessez-le-feu est constitué par treize articles tenant sur une page. Constamment, des critiques font état d’importantes concessions qui auraient été faites aux rebelles : l’Etat aurait décidé de démilitariser le Nord, d’accorder l’autonomie aux Touaregs. Encore une fois, ce sont là pures vues de l’esprit exprimées par des commentateurs uniquement soucieux de dénigrer le régime de l’UDPM.
Il y a eu Tamanrasset I et Tamanrasset II. Tamanrasset I a été une réunion plutôt informelle, tenue avec l’accord de Moussa Traoré entre les jeunes rebelles de l’Adrar et des notabilités de la région dont l’amenokal In-talla Ag Attaher. La rencontre a été houleuse, les jeunes ne s’étant pas retenu de houspiller l’amenokal, le traitant de « collabo » du pouvoir. Ils ont, tout de même, exprimé des exigences qui, examinées par l’état-major, ont servi de document de travail pour préparer Tamanrasset II, la réunion officielle des 5-6 janvier 1991.
La comparaison entre la liste des revendications des rebelles et les points d’accord auxquels sont parvenues les deux parties fait retenir qu’en aucun moment les intérêts de l’Etat n’ont été lésés. De cette comparaison, il sera question dans la prochaine parution.
Issiaka Ahmadou Singaré
Officier de l’Ordre National
Professeur émérite de l’Université de Bamako
Source : Le Sursaut
