Tribune/Patrimoine génétique africain : l’Afrique ne doit pas perdre la bataille du XXIᵉ siècle

Pendant des décennies, l’Afrique a vu ses ressources naturelles alimenter le développement d’autres régions du monde. L’or, le coton, le cacao, le pétrole, l’uranium et bien d’autres matières premières ont quitté le continent à l’état brut pour revenir sous forme de produits transformés à forte valeur ajoutée. Cette situation a largement contribué à maintenir nos économies dans une position de dépendance et de vulnérabilité.

Aujourd’hui, une nouvelle bataille économique mondiale est en train de se dessiner. Elle est moins visible que celle des minerais stratégiques, mais ses conséquences pourraient être tout aussi importantes. Cette bataille porte sur la maîtrise et la valorisation du patrimoine génétique mondial.

L’Afrique doit prendre conscience qu’elle détient l’une des plus grandes richesses biologiques de la planète. Cette richesse n’est pas seulement constituée de ses terres, de ses forêts ou de ses espèces végétales et animales. Elle réside également dans l’immense diversité génétique accumulée au fil des millénaires par l’évolution naturelle et par les pratiques agricoles traditionnelles de nos populations.

Cette biodiversité représente désormais un enjeu économique, scientifique et géopolitique majeur.

 

L’agriculture moderne se gagne désormais dans les laboratoiresPendant longtemps, la productivité agricole dépendait essentiellement de la qualité des sols, de la disponibilité de l’eau et du travail des agriculteurs. Aujourd’hui, ces facteurs demeurent importants, mais ils ne suffisent plus.

La compétitivité agricole mondiale repose de plus en plus sur la recherche scientifique, la génétique végétale, les biotechnologies et la maîtrise des semences améliorées.

Les pays qui dominent les marchés agricoles investissent massivement dans les laboratoires de recherche, les banques de gènes, le séquençage génétique et l’amélioration variétale. Les gains de rendement, la résistance aux maladies, l’adaptation aux changements climatiques et même certaines qualités nutritionnelles sont désormais largement déterminés par les avancées scientifiques.

Autrement dit, l’agriculture du futur se prépare davantage dans les centres de recherche que dans les champs.

Cette réalité doit interpeller les décideurs africains.

Le paradoxe africain

L’Afrique possède l’une des biodiversités les plus riches du monde, mais elle demeure marginale dans la production des connaissances scientifiques qui permettront de valoriser cette richesse.

Nous continuons à exporter des matières premières biologiques sans disposer des infrastructures scientifiques nécessaires pour en exploiter pleinement le potentiel.

Dans de nombreux pays africains, les budgets consacrés à la recherche scientifique restent très faibles. Les laboratoires spécialisés sont insuffisants, les chercheurs manquent de moyens et les programmes de conservation génétique demeurent limités.
Pendant ce temps, d’autres régions du monde investissent massivement dans la recherche et développent les technologies qui permettront de valoriser les ressources génétiques dont une partie provient du continent africain.
Cette situation rappelle étrangement celle que nous avons connue avec les ressources minières.
Le risque silencieux de la biopiraterie
Un autre danger mérite toute notre attention : la biopiraterie.
Il s’agit de l’appropriation de ressources biologiques ou de connaissances traditionnelles sans compensation équitable pour les communautés et les pays d’origine.
De nombreuses plantes africaines possèdent des propriétés encore insuffisamment étudiées. Elles peuvent contenir des gènes ou des molécules d’un intérêt considérable pour l’agriculture, la médecine ou l’industrie. 

Si ces ressources sont collectées, étudiées, brevetées et commercialisées ailleurs, l’Afrique risque une nouvelle fois d’être réduite au rôle de simple fournisseur de matières premières biologiques.

 

Demain, nous pourrions être amenés à acheter à prix élevé des innovations développées à partir de notre propre patrimoine naturel.

 

Faire de la souveraineté génétique une priorité stratégique

 

Face à ces enjeux, l’Afrique doit inscrire la souveraineté génétique au rang de ses priorités stratégiques.

 

Comme nous parlons de souveraineté alimentaire, énergétique ou numérique, nous devons désormais parler de souveraineté génétique.

Cette souveraineté passe par plusieurs actions concrètes.

D’abord, il faut inventorier systématiquement les ressources génétiques du continent. Nous ne pouvons protéger que ce que nous connaissons.Ensuite, chaque pays devrait disposer de banques nationales de gènes et de semences capables de conserver durablement son patrimoine biologique.Il est également indispensable d’investir davantage dans les universités, les centres de recherche et les laboratoires spécialisés en génétique, en biotechnologie et en bio-informatique.

La formation d’une nouvelle génération de chercheurs africains doit devenir une priorité absolue.

Enfin, nous devons renforcer les mécanismes de protection juridique de nos ressources génétiques afin de garantir un partage équitable des bénéfices issus de leur exploitation.

Une opportunité historique pour l’Afrique

Le changement climatique confère une importance encore plus grande au patrimoine génétique africain.

De nombreuses espèces végétales africaines ont développé des capacités exceptionnelles de résistance à la sécheresse, aux températures élevées et à des conditions environnementales difficiles.

Dans un monde confronté à des bouleversements climatiques majeurs, ces caractéristiques deviennent extrêmement précieuses.

Les gènes qui permettent aujourd’hui à certaines plantes africaines de survivre dans des environnements hostiles pourraient demain contribuer à nourrir une partie importante de l’humanité.

Cette réalité confère au patrimoine génétique africain une valeur stratégique comparable à celle des minerais critiques.

Pour une initiative africaine ambitieuse

L’enjeu dépasse largement les frontières nationales.

L’Afrique gagnerait à lancer une grande initiative continentale sous l’égide de l’Union africaine.

Cette initiative pourrait notamment viser :

* la création d’une Banque africaine des ressources génétiques ;

* la mise en réseau des instituts de recherche ;

* la constitution d’un Fonds africain pour les biotechnologies ;

* l’harmonisation des cadres juridiques de protection du patrimoine génétique ;

* le développement d’une industrie africaine des semences et des biotechnologies.

Il ne s’agit pas de fermer l’Afrique au reste du monde. Il s’agit de créer les conditions d’un partenariat équilibré fondé sur la connaissance, l’innovation et le partage équitable de la valeur ajoutée.

L’heure des choix

L’Afrique est aujourd’hui à la croisée des chemins.

Soit elle demeure spectatrice de la révolution génétique mondiale et risque de reproduire les erreurs du passé.

Soit elle décide d’investir dans la science, la recherche et l’innovation afin de transformer son extraordinaire patrimoine biologique en moteur de développement économique et social.

Nos ancêtres nous ont légué un capital naturel exceptionnel. Notre responsabilité est de le préserver, de le comprendre et de le valoriser au profit des générations présentes et futures.

L’histoire nous enseigne que les nations qui maîtrisent les technologies stratégiques façonnent leur propre destin.

Après l’âge du fer, du pétrole, du silicium et des minerais critiques, le XXIᵉ siècle pourrait bien être celui de la génétique.

L’Afrique ne peut pas se permettre d’en être absente.

Par Harouna Niang

Ancien Ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Promotion des Investissements du Mali
Consultant indépendantBamako le 23 juin 2026

Source : Malijet

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