Il faut d’abord rappeler que bien avant même que Bamako ait reçu ce nom, ce site était déjà habité par des hommes, dès le néolithique. Les prospections archéologiques de Magnambougou l’attesteraient.
On rapporte que c’était une zone marécageuse et giboyeuse, s’étendant entre les deux rives du Niger et les collines environnantes. Les hommes y habitaient dans les grottes et les cavernes, comme en témoigneraient les peintures rupestres. Et selon toute vraisemblance, ils occupaient aussi les flancs et les sommets des collines.
Dans Une histoire de Bamako (Grandvaux, 2009), l’architecte et urbaniste français, Sébastien Philippe, un grand passionné de cette ville, au point de s’y installer, s’est étendu sur le sujet, à partir des témoignages locaux et des archives coloniales.
Un récit parsemé de zones d’ombre et de contradictions insolubles
Selon l’auteur français et citadin bamakois, le site était occupé par des Bozow et attirait les chasseurs, à cause de sa faune à la fois alléchante et dangereuse. Et ces pêcheurs étaient bien contents d’accueillir, dans ce décor rustique, ces visiteurs itinérants qui les débarrassaient des animaux féroces dont les hippopotames et les caïmans. Il cite Une seconde légende relative à Bamako de Dominique Traoré selon lequel un chasseur décida de s’y installer un temps: Bamba Sanogo ou Sanahoro. Et Bamako tiendrait son nom de lui: Bamba ka kô ou le marigot de Bamba. On se demande comment un fleuve (Badji en bamana) pourrait devenir un marigot (Kô). Il serait originaire de Kong (Nord de l’actuelle Côte d’Ivoire). Et ce serait aux alentours de 1730 selon une source, et 1750, selon une autre. Il y a donc 20 ans d’écart entre les deux dates. Pourquoi un tel fossé ? C’est un autre point d’interrogation qui aura son importance en temps utile…
Puis, l’auteur franco-bamakois affirme d’abord que «le second personnage arrivé à Bamako est Diamoussadian Niaré, fils de Séribadian Niakaté qui serait originaire de Lambidou, près de Nioro du Sahel dans le Kaarta». Pour ensuite écrire dans la page suivante que quelques années après l’installation de Bamba Sanogo, arrivèrent le chasseur Diamoussadian Niaré et le marabout Tali Mahamane Touré (un Maure, originaire de Touat, en Algérie), sans préciser lequel des deux est arrivé le premier. Puis, plusieurs pages plus loin, il écrit que le marabout et marchand de sel Tali Mahamane, fondateur du clan des Touré et de la première mosquée de Bamako, arriva dans la plaine de Bamako dans la seconde moitié du 18ème siècle. Il cite une source qui parle de 1780, mais juge cette date «trop tardive et incompatible avec la généalogie des chefs».
Donc, selon lui, le Niaré est venu avant le Touré et aurait même offert sa fille en mariage au Maure pour sceller un lien de parenté entre les «deux premières familles fondatrices» de Bamako. Quant à El Hadj Diaguina Dravé (surnommé Halka Djalé), grand maître coranique, originaire de Draa ou Draw, au Maroc, il est présenté comme «le fondateur de la seconde famille maure». Il serait, selon une source, venu deux ans après Tali Mahamane Touré et aurait épousé une fille de celui-ci. Mais l’auteur rectifie en disant que l’étude généalogique démontre qu’il existe une génération de différence entre les deux hommes.
Cependant, comme s’il oubliait son récit de fondation, l’auteur nous surprend en affirmant que c’est Bamba Sanogo le fondateur de Bamako qu’il quitta, sans laisser de descendance. Il écrit: «La seule certitude est que Bamba ne revint jamais dans la cité qu’il avait fondée.» Questions: Qui de Bamba Sanogo ou les Niaré, Touré et Dravé a fondé Bamako ? Et comment peut-on fonder une cité qui était déjà occupée par des Bozow ? Qu’entend-on par fondation ?
L’auteur continue, en soutenant que Bamba Sanogo aurait confié la chefferie à Tali Mahamane Touré qui déclina l’offre pour incompatibilité avec sa fonction maraboutique. Laissant l’intérim à Diamoussadian Niaré, en attendant le retour de Bamba qui ne serait plus revenu. Et quand, plus tard, les descendants de Tali Mahamane Touré auraient demandé aux Niaré de prendre la chefferie, conformément aux vœux de Bamba Sanogo, ces derniers leur auraient dit d’attendre son retour, ce qui n’advint jamais. Et, écrit-il: «Ils l’attendent toujours…». Ainsi, les Niaré auraient-ils confisqué le pouvoir ?
Pourtant, l’auteur se contredit encore, en reconnaissant le règne des Touré sur 6 générations. Et celui des Dravé sur 4 générations.
Ce récit de Sébastien Philippe, à l’évidence, est tiré par les cheveux et soulève beaucoup de questions insolubles. D’abord, on peut déjà se demander à quel titre Bamba Sanogo, immigré de Kong, peut attribuer la chefferie à un autre immigrant. D’ailleurs, était-il lui-même chef ? Chef de qui ? Chef des Bozow (pêcheurs) qui l’ont accueilli sur le site ?
Et comme si cela ne suffisait pas, le même auteur affirme: «À cette époque, Bamako appartenait à la province de Samayana, dirigée par Bassi Diakité [Samayana Bassi)». Cette affirmation vient encore changer la donne. Selon toute logique, si quelqu’un devait accorder la chefferie à un habitant de Bamako n’était-ce pas Samayana Bassi ?
Il ajoute que Diamoussadian Niaré a fait construire un tata (enceinte) autour du site pour se protéger de Samayana Bassi. Ce dernier l’aurait détruit à plusieurs reprises. Et le chef Niaré aurait résisté douze années, avec l’aide militaire de Monzon Diara de Ségou. Et en fin de compte, ce serait avec l’aide du marabout Tali Mahamane Touré, recourant à un sortilège, qu’on en serait venu à bout de Samayana Bassi et à détruire sa ville. Ainsi, Bamako aurait pris la place de Samayana en tant que chef-lieu de la province vers les années 1795.
C’est une affirmation assez déroutante. Les traditions orales nous ont toujours appris que c’est sous le règne du fils de Monzon, Da Monzon Diara, que Samayana Bassi fut vaincu. Et nulle part, ne figure le nom de Bamako ou de Diamoussa Niaré dans cette épopée de Ségou. Qui dit vrai ?
Une autre zone d’ombre du récit de Philippe concerne les incertitudes qui planent sur le lieu de destination du « fondateur » Bamba Sanogo. Tantôt, il serait rappelé à Kong pour y régner. Tantôt, il serait mort à Samtiguila où il était parti présenter ses condoléances à un parent. Tantôt, il se serait retiré près de Samayana. Tantôt, il se serait installé sur la colline de Lassa pour surveiller tout ce qui se passe à Bamako. Toujours est-il qu’on n’entendit plus parler de lui.
On peut déjà comprendre que ce récit procède d’un montage maladroit de légendes, mélangés à des faits historiques plus ou moins incertains. Comme quoi, tout ce qui est écrit n’émane pas d’une plume trempée dans l’encre de la vérité. Et l’histoire des lieux et des hommes regorge toujours de légendes, à des fins idéologiques. Il n’est pas facile d’écrire une histoire véritable de nos contrées. Surtout pour quelqu’un qui débarque dans ce pays, sans connaître les mentalités et qui, comme il le confesse lui-même, veut écrire «avec le cœur». Le cœur ne suffit pas, il faut y mettre aussi la raison. Sinon, cela peut aboutir à des catastrophes… À suivre !
MF Kantéka, Juriste, chercheur, journaliste d’investigation, écrivain-poète, etc.
Source : Inter de Bamako
